Le fondateur et propriétaire de Corsaire Microbrasserie, Martin Vaillancourt

Pénurie de canettes d'aluminium: coup dur pour les microbrasseurs

Alors que le projet de construction d’une usine de fabrication de canettes d’aluminium continue de faire son petit bonhomme de chemin au Saguenay–Lac-Saint-Jean, des microbrasseurs québécois risquent de se retrouver le bec à l’eau.

«Ou bien je continue de refiler la facture aux consommateurs ou bien je mets la clé sous la porte! C’est aussi simple que ça», tranche Martin Vaillancourt, le fondateur et propriétaire de Corsaire Microbrasserie à Lévis.

L’entreprise n’est pas née de la dernière pluie. Elle célèbre, cette année, sa première décennie. Une quarantaine de personnes y gagnent leur croûte.

Le hic pour Corsaire Microbrasserie et plusieurs de ses semblables, c’est la rareté de canettes d’aluminium au Canada et aux États-Unis. Une rareté qui pourrait rapidement se transformer en pénurie.

Tout ça, dans le contexte d’une partie de bras de fer commercial entre les deux pays voisins qui a fait grimper le coût des canettes d’aluminium.

«Une inutile guerre de clocher sur le dos des petites et moyennes entreprises», commente l’homme d’affaires. Il trouve invraisemblable que l’aluminium canadien traverse la frontière pour aller se faire transformer au pays de Donald Trump pour ensuite revenir au Canada, et surtout que les deux pays exigent le paiement de taxes aux entreprises canadiennes et américaines qui font des affaires ensemble.

«C’est à croire que l’on n’est pas assez bons au Québec pour le transformer nous-mêmes !»

«Pour le moment, j’absorbe l’augmentation de la facture», raconte Martin Vaillancourt au Soleil. «Par contre, je ne pourrai pas tenir le coup bien longtemps. Les marges de rentabilité sur les ventes d’une canette de bière ne sont pas à tout casser.»

Le maître-brasseur s’attend toutefois au pire au cours des prochains mois. «Des augmentations de 30 % à 50 % du prix des canettes d’aluminium», avance-t-il.

Face à un monopole

La fabrication de canettes d’aluminium au Canada et aux États-Unis, c’est l’affaire de deux colosses : Ball Corporation et Crown Holdings.

«Ces géants forment un monopole. Ils font ce qu’ils veulent. Et les microbrasseries, surtout celles établies au Canada, ils s’en contrebalancent», constate Martin Vaillancourt, qui n’en finit plus de recevoir des messages de son fournisseur qui s’excuse des inconvénients causés par l’accroissement de la demande.

Le maître-brasseur avoue que la situation est bien pire pour les nouvelles microbrasseries. «Pour ces dernières, elles devront attendre jusqu’au début de la prochaine année avant de recevoir leurs premières canettes. Et encore là, rien n’est certain.»

Corsaire Microbrasserie a été l’un des premiers brasseurs à mettre son produit en canette. Pour des considérations environnementales principalement.

«Il y a 10 ans, j’allais carrément à contre-courant. La canette n’avait pas la cote au Québec contrairement à la situation en Europe», expose-t-il en soulignant que «ça ne lui tente pas vraiment» de remplacer les canettes par les bouteilles de verre, surtout que la microbrasserie de Lévis a investi plus d’un million de billets verts depuis un an pour acquérir une nouvelle ligne de cannage afin de tripler sa production.

Quant à la possibilité de s’approvisionner en Europe, Martin Vaillancourt soupèse le pour et le contre. «C’est un pensez-y-bien. Les spécifications manufacturières sont différentes. Les formats des bouteilles sont différents.»

Rappelons que depuis le 1er juin, des tarifs douaniers américains de 25 % sont entrés en vigueur sur les importations d’acier et de 10 % sur celles d’aluminium en provenance du Canada, du Mexique et des 28 pays membres de l’Union européenne. En riposte à cette disposition protectionniste de l’administration de Donald Trump, le Canada a décidé d’imposer des surtaxes qui sont également de 25 % sur les importations d’acier et d’aluminium et de 10 % sur d’autres produits des États-Unis. Cette mesure est en vigueur depuis le 1er juillet.

Alex Coulombe aussi

Parce qu’elle achète beaucoup de canettes et qu’elle possède des ententes avec ses fournisseurs, l’entreprise d’embouteillage Alex Coulombe, de Québec, ne souffre pas trop de la rareté de canettes d’aluminium. «Nous suivons tout de même la situation de très près», assure son président, Marc Coulombe, en mentionnant que la canette d’aluminium gagnait de plus en plus en popularité et que les fournisseurs peinaient à répondre à toutes les demandes.

À titre d’exemple, l’Agence France-Presse rapportait, ces derniers jours, que la consommation de bière en canettes en Amérique du Nord progressait (+ 4,3 %) alors que celle de la bière en bouteille piquait du nez (-10,7 %).

Par contre, Alex Coulombe, qui embouteille et distribue entre autres les produits Pepsi et Seven Up, n’échappe pas à la hausse des prix.

«Ce qui se passe au plan commercial entre le Canada et les États-Unis nous affecte, c’est certain.»

«Actuellement, ça représente un montant d’un sou pour une canette. Nous sommes en train d’évaluer les impacts de cet accroissement des coûts», fait remarquer M. Coulombe en soulignant que le consommateur devra éventuellement se résoudre à payer un peu cher pour acheter une canette du breuvage de son choix.

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UN PROJET D'USINE BIEN VIVANT 

«Toutes les semaines, il y a au moins un microbrasseur qui m’appelle pour me demander des nouvelles du projet d’usine de fabrication de canettes.»

Malika Cherry est directrice de la Société de la Vallée de l’aluminium.

Ayant pignon sur rue à Alma, l’organisme sans but lucratif veille à stimuler les activités de transformation de l’aluminium au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

«Je les comprends, les microbrasseurs, d’être un brin désespérés.

«Les canettes d’aluminium sont rares et leur prix est élevé. Et voilà une taxe imposée par Ottawa en riposte à Washington qui en rajoute une couche», explique-t-elle au Soleil.

Selon Malika Cherry, le projet de construction d’une usine de fabrication de canettes est toujours bel et bien vivant.

«Travailler sur un tel projet nécessite plusieurs années de préparation. Avant de voir pousser une usine, il faut bien souvent compter entre trois et sept ans.»

«Ce que je peux vous dire, c’est que le projet est toujours actif. Il va très, très bien», assure la directrice de la Société de la Vallée de l’aluminium.

«Les promoteurs sont rendus à l’étape de boucler le carnet de commandes et de rechercher des investisseurs privés.»

À son avis, la situation actuelle démontre qu’il y a véritablement un besoin. Ce n’est pas le promoteur qui court après les clients, mais bien le contraire.

«Normalement, lorsqu’un projet comme ça se tient debout et fait du sens, la recherche d’investisseurs ne devrait pas être trop problématique», ajoute Malika Cherry.

Tout en répétant «que le projet est toujours à l’étape de projet», elle est confiante de voir les promoteurs faire des annonces «dans la prochaine année... si tout va bien.»