Sarah Fournier fait partie des meilleures nageuses au Québec, même au Canada. Mais la semaine dernière, l’athlète de 22 ans de Loretteville a échoué dans sa tentative de se qualifier pour les Championnats du monde de cet été, malgré une deuxième place sur 50 m libre aux championnats canadiens, et Natation Canada a décidé qu’elle n’irait pas non plus aux Jeux panaméricains.

Nager pour survivre: le combat de Sarah Fournier contre l'anorexie

«Je vais redoubler d’ardeur. Je vais leur prouver ce que je vaux. Je ne peux pas croire que j’ai survécu à tout ça et que je ne suis pas capable de me battre encore plus. Il ne faut jamais arrêter de se battre.»

Sarah Fournier fait partie des meilleures nageuses au Québec, même au Canada. Mais la semaine dernière, l’athlète de 22 ans de Loretteville a échoué dans sa tentative de se qualifier pour les Championnats du monde de cet été, malgré une deuxième place sur 50 m libre aux championnats canadiens, et Natation Canada a décidé qu’elle n’irait pas non plus aux Jeux panaméricains.

Échec difficile à encaisser à un an des qualifications olympiques pour Tokyo 2020. Mais Fournier a combattu bien pire que les secondes d’un chronomètre ou les décisions d’une fédération.

Elle a déjà plongé au plus profond du puits de l’anorexie, a vu la mort en face et en est revenue.

«Les médecins ne comprennent pas comment je suis encore en vie. Quand j’étais au pire, mon cœur battait 19 fois par minute», alors qu’un rythme cardiaque normal avoisine 70. «C’est horrible, quand j’y pense!» a-t-elle confié au Soleil, jeudi, en marge des Championnats de l’Est du Canada de natation tenus au PEPS jusqu’à dimanche.

«J’ai perdu un méchant bout de cette année-là. Je n’en garde aucun souvenir. À 19 battements, j’étais comateuse. J’ai été hospitalisée à trois reprises sur une période d’environ un an et demi, deux ans. Avant de rentrer, je nageais deux fois par jour et je courrais 40 minutes par jour. Sans manger. Ou une carotte dans ma journée, une bébé carotte!» raconte-t-elle en riant, assise dans le petit bureau du Club de natation de Québec (CNQ).

Mais ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle. Elle avait 15 ans.

92 lb... ou moins

Alors autour de 5’ 11”, elle en mesure maintenant 6’ 1” — «j’ai encore grandi il n’y a pas longtemps, j’étais découragée!» —, son poids a chuté jusqu’à un très dangereux 42 kg. 92 lb! Peut-être même moins, «mais j’avoue ne plus m’en souvenir», dit celle qui n’en a toujours pas de trop à 155, 160 lb. Imaginez la moitié.

«Les psychiatres vont dire qu’il y a un profil type de personne à risque, mais on est tous à risque», avance-t-elle. Ce pour quoi elle tient à parler de l’anorexie, maladie mentale encore tabou et mal comprise par la plupart des gens, selon elle.

Dans son cas, c’est après avoir été victime de viol que ce qu’elle nomme «les distorsions» a vraiment pris le dessus. Une agression sur laquelle elle s’ouvre depuis à peine un an et dont elle ne souhaite pas discuter davantage en public, même si elle la portera pour toujours.

De là à dire qu’elle a voulu s’autodétruire, se donnant la mort à petit feu, il n’y a qu’un pas. «Probablement, inconsciemment. Je voulais juste disparaître. Mais mourir n’était pas mon but premier. J’avais perdu un certain contrôle avec certains événements et j’ai essayé de rattraper ce contrôle-là dans la bouffe. Ç’aurait pu être avec le ménage ou n’importe quoi d’autre! J’ai voulu rattraper un contrôle que j’avais perdu pendant un bout.»

La nourriture est devenue l’objet unique de toutes ses «distorsions».

«J’ai toujours eu un métabolisme d’enfer! Pour moi, manger 24 pouces de Subway pour dîner, c’est normal.» Oui, oui, deux sous-marins de 12 pouces au complet. «Maintenant, je mange 7000 calories par jour pour maintenir mon poids, alors qu’une femme doit en moyenne manger autour de 2000 calories.»

Sport qui tue et qui sauve

La natation de compétition fait partie de sa vie depuis plus d’une quinzaine d’années déjà. Dès l’âge de cinq ans, l’enfant très active qu’elle était voulait plus que tout apprendre à faire des virages dans la piscine. Sa mère, monoparentale avec trois filles, a aussitôt inscrite son aînée au CNQ.

«J’ai fait plein de sports, mais j’ai toujours plus aimé la natation. J’ai dû arrêter pendant un an parce que physiquement, je n’étais plus capable, pas parce que je ne voulais pas. La natation m’a peut-être tuée, mais elle m’a sauvée en même temps et je lui en suis reconnaissante aussi, un peu», laisse-t-elle tomber.

«Quand j’ai recommencé à nager, les médecins me donnaient droit à 15 minutes par jour. Puis on fixait des objectifs : si je prenais 500 grammes de plus, j’avais droit de nager 15 minutes de plus. C’est la seule chose qui m’encourageait à prendre du poids.»

Elle a néanmoins connu trois rechutes pour autant d’hospitalisations. Comme une alcoolique ou une héroïnomane, mais accro à la minceur. Celle qui s’était fait traiter d’anorexique bien avant de l’être, à cause de sa sveltesse naturelle, a fini par passer près d’un an claustrée, à l’hôpital et au centre de pédopsychiatrie, pour combattre sa hantise de devenir grosse.

Un combat à vie

«Même encore aujourd’hui, j’ai de la misère», avoue-t-elle, avec candeur. «L’anorexie, tu n’en guéris pas, tu apprends à vivre avec. J’ai encore des passes difficiles, mais j’ai les outils pour me demander : est-ce vraiment ce que je pense ou c’est la maladie qui parle encore?»

«Les distorsions sont encore là. Des fois, je me dis : “Arrête de regarder dans le miroir, ça ne sert à rien.” J’ai dû apprendre à ne pas toujours me faire confiance! Apprendre à parler aux gens autour de toi et à demander : “Ce que je vois en ce moment, est-ce que c’est vraiment ça?” Et la personne va te dire : “Non, tes perceptions ne sont pas bonnes.”»

Elle réussit dorénavant à dissocier «Sarah Fournier qui est malade et Sarah Fournier qui n’est pas malade, même si les deux seront toujours en moi». Donner de plus en plus de place à la seconde au détriment de la première.

Jusqu’aux Jeux olympiques, espère-t-elle, l’an prochain. Pour ce faire, elle doit améliorer son meilleur temps au 50 m libre de six dixièmes de seconde. Aussi bien dire une éternité. «C’est énorme, mais c’est faisable», conclut la jeune femme, qui n’en est pas à son premier défi de taille.