Un homme qui a eu une relation sexuelle avec un autre homme au cours des 12 derniers mois ne peut faire un don de sang selon les critères d’Héma-Québec.

Mentir pour donner du sang

Un homme qui a eu une relation sexuelle avec un autre homme au cours des 12 derniers mois ne peut faire un don de sang selon les critères d’Héma-Québec. Qu’il soit dans une relation exclusive de longue date, qu’il ait des relations sexuelles protégées et qu’il ait fait un test de dépistage récemment ne change en rien la situation. Pour contourner cette règle qu’il juge discriminatoire, un Sherbrookois homosexuel choisit de mentir.

Depuis plusieurs années, Samuel, un nom fictif, donne régulièrement du sang et du plasma à Héma-Québec. Pour aider les autres, possiblement sauver des vies et parce que lui aussi a bénéficié d’un don de sang lorsqu’il était enfant. Il est en couple avec un homme, mais quand il est temps de répondre au questionnaire d’Héma-Québec, il se dit célibataire ou en couple avec une femme.

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Il comprend qu’un homme ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes est statistiquement plus à risque d’être porteur d’une infection transmissible sexuellement et par le sang (ITSS), mais refuse que tous les hommes homosexuels soit mis «dans le même paquet».

«Il y a une diversité de vécus homosexuels et je crois que les critères pourraient être améliorés pour en tenir compte. En ce moment, la chose est abordée de façon manichéenne. C’est noir ou blanc, il n’y a pas de nuance. Je crois qu’on devrait pousser l’analyse et faire des sous-catégories, car on n’a pas de statistiques concernant uniquement les hommes homosexuels ayant des relations protégées dans un couple stable depuis plus de 12 mois qui se font tester régulièrement. Je suis convaincu qu’on est moins à risque que l’ensemble des hommes homosexuels. Et je suis d’accord pour que des étapes additionnelles nous soient imposées», explique Samuel.


« Un règlement qui est mal adapté est à mes yeux dangereux. »
Samuel

Le Sherbrookois souligne l’exemple des donneurs de plus de 60 ans qui ont des critères supplémentaires pour participer à des collectes de sang. «Pour leur propre sécurité, ils doivent fournir un papier du médecin certifiant que leur santé est assez bonne pour être donneur. On pourrait demander aux hommes homosexuels en relation exclusive un papier du médecin certifiant par exemple qu’on a été testé pour les ITSS au cours du dernier mois. En tant que donneur, ça prouverait que ma démarche est sérieuse et responsable. L’objectif lié à la sécurité serait atteint et je n’aurais plus à mentir», propose-t-il, insistant sur le fait qu’il revendique un changement «à ce critère trop simpliste» non pas sous l’angle de la victimisation, mais bien sous l’angle de la critique rationnelle.

«Ma logique est simple: un règlement qui est mal adapté est à mes yeux dangereux, car il ne sera pas pris au sérieux alors qu’au contraire, un règlement qui est bien fait a moins de chance d’être enfreint. Dans mon cas, je mens pour donner du sang, car je juge que le critère est inadéquat. Et je ne prends pas ça à la légère. Je sais que ma vie et ma santé font en sorte que je ne suis pas à risque.»

La dissidence plutôt que l’inaction

Héma-Québec évoque que c’est une question de sécurité. Mais dans les faits, Héma-Québec se prive de donneurs, selon Samuel.

«Selon ma vision éthique, la dissidence civile est plus éthique et juste que l’inaction, mais ce qui serait mieux, c’est que le règlement soit arrimé à mon action. Alors le mensonge ne serait pas nécessaire et toutes les parties sauraient à quoi s’en tenir», ajoute le Sherbrookois qui ne croit pas être le seul dans sa situation.

«Je le dis aux gais autour de moi: aller donner du sang. Un jour, ils se rendront compte que leur critère doit être changé. Mais certains ne veulent pas mentir ou se sentent rejetés et préfèrent ne pas le faire. On parle de légaliser la drogue pour mieux l’encadrer. C’est la même chose. Permettez aux gais de donner du sang et encadrez-les mieux», propose Samuel, insistant sur le fait qu’il veut entamer un dialogue et non blâmer Héma-Québec.

«Aussi, il y a des hommes qui se disent hétérosexuels qui sont en couple avec une femme, mais qui ont une aventure avec un homme. Ces derniers mentiront probablement eux aussi en répondant au questionnaire», souligne-t-il ajoutant qu’il est peu probablement d’avoir des statistiques «fiables» sur ce type de comportement, ces infidélités.

Rappelons qu’avant 2013, les hommes ayant eu une relation sexuelle avec un autre homme (HARSAH) avaient une interdiction à vie de donner du sang s’ils avaient eu une seule relation sexuelle entre hommes après 1977. En 2013, la période d’interdiction est passée à 5 ans. En 2016, Santé Canada, qui autorise les critères d’admissibilité pour Héma-Québec, a réduit la période d’interdiction temporaire de 5 ans à 12 mois.

«Le critère a déjà été amélioré, mais on peut encore le peaufiner. En ce moment, j’ai le choix entre ne pas donner de sang ou donner du sang en mentant. J’aimerais pouvoir donner du sang en tout honnêteté et sincérité», conclut-il.