La victime, Marylène Lévesque, 22 ans
La victime, Marylène Lévesque, 22 ans

Les travailleuses du sexe traitées comme des «sous-femmes» [VIDÉO]

Pierre Saint-Arnaud
Le Presse Canadienne
Pendant que Québec demande des comptes à Ottawa à la suite du meurtre brutal d’une jeune femme, mercredi soir à Québec, par un assassin qui avait obtenu une semi-liberté, l’organisme Stella reproche à la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC) d’avoir délibérément orienté un homme dangereux vers une travailleuse du sexe.

À l’instar du député Pierre Paul-Hus, la directrice générale de l’organisme de défense des droits des travailleuses du sexe, Sandra Wesley, cachait difficilement sa colère, vendredi, après avoir pris connaissance du rapport de la Commission sur Eustachio Gallese, accusé du meurtre sans préméditation de Marylène Lévesque.

«Le rapport de la Commission évoque très clairement que son agente de libération conditionnelle a développé une stratégie pour qu’il puisse rencontrer des femmes pour ses besoins sexuels», a-t-elle souligné, rapport en mains.

«Donc, ces gens-là savaient que cet homme, qui était considéré très dangereux pour les femmes, n’était pas prêt à avoir des relations amoureuses avec des femmes, qu’il avait un historique de violence extrême envers les femmes, qu’on le laissait aller voir des travailleuses du sexe et il n’y a rien là-dedans qui se préoccupe de la sécurité des travailleuses du sexe.»

L’auteure, ex-escorte et militante pour les droits des travailleuses du sexe Mélodie Nelson abonde dans le même sens.

«Il y a un non-sens dans le fait que l’on reconnaît qu’il y a un risque et qu’on donne plus d’importance aux besoins sexuels d’un homme qu’au risque que d’autres femmes courent. Ç’a vraiment été fait avec l’accord de son agent correctionnel [...] et je ne suis pas vraiment capable de commenter là-dessus, je trouve ça vraiment horrible», laisse-t-elle tomber, visiblement bouleversée.

«On est une autre catégorie, comme des sous-femmes, sous-humains. Ici, [les travailleuses du sexe] ont été utilisées pour protéger le reste de la population, parce que même si c’était un risque modéré, il y avait un risque et on s’est dit que c’était moins grave», a-t-elle déploré.

Québec veut des réponses

La ministre de la Justice, Sonia LeBel, qualifie de troublants et préoccupants les faits entourant le meurtre de la jeune femme de 22 ans et exige des explications du ministre fédéral de la Sécurité publique, Bill Blair.

La Commission, qui voyait en Eustachio Gallese un «risque élevé de violence envers une partenaire» en 2007, avait révisé son évaluation depuis ce temps pour conclure à un «risque modéré».

«Les libérations conditionnelles doivent effectivement prendre en compte les principes de réinsertion sociale, mais ils ont comme principe prépondérant d’abord et avant tout la sécurité de nos citoyens, la sécurité des gens», a rappelé la ministre LeBel, selon qui il est important «de bien comprendre les raisons qui ont mené à cette décision-là et de voir si les commissaires sont bien outillés, suffisamment outillés pour faire l’évaluation du risque».

Dans un bref courriel, le ministre Blair soutient notamment que «la protection du public est le critère prépondérant dans toutes les décisions prises par la Commission des libérations conditionnelles» et que «les actes de violence commis par les personnes en semi-liberté sont extrêmement rares».

Protection difficile

La victime était une travailleuse du sexe œuvrant dans un salon de massage érotique. Selon plusieurs sources, Gallese aurait été expulsé du salon après avoir posé des gestes de violence envers d’autres masseuses. Or, cette expulsion permet à Sandra Wesley de tirer une conclusion difficilement contestable : «Pour nous, c’est clair que le fait que le travail du sexe soit criminalisé a eu un impact direct sur la séquence d’événements», fait-elle valoir.

«On ne peut pas rapporter ces choses-là à la police lorsqu’on travaille dans un contexte comme un salon de massage ou une agence d’escortes. Si le salon avait rapporté ces informations à la police, il y a des très fortes chances que les conséquences auraient été que les propriétaires du salon auraient été arrêtés avec des accusations de proxénétisme ou d’autres similaires, que le salon aurait été fermé, que les personnes qui y travaillent auraient perdu leur emploi.

«Si ces gestes de violence avaient été commis envers une femme qui avait la capacité de le rapporter à la police, il serait retourné en prison et n’aurait pas eu l’opportunité après d’escalader encore sa violence envers une autre femme», conclut-elle.

Mélodie Nelson confirme sans hésiter: «Si je me mets à leur place, si j’avais subi la violence de cet homme-là, je ne sais pas si je serais allée me plaindre. On ne peut pas porter plainte sans mettre en danger soit notre vie ou notre travail, notre autonomie financière. Pourtant, on a toutes besoin de cette protection», glisse-t-elle avec tristesse.