De nombreux ingrédients contribuent à attraper un poisson: il faut choisir le bon endroit et le bon moment de la journée, sélectionner l’appât idéal, et décider où lancer sa ligne.

Les poissons parfois plus malins que les pêcheurs

Chez de nombreux enthousiastes du plein air, la pêche est une activité quasi obsessionnelle — et parfois tout aussi gratifiante que la capture d’une grosse proie pour les chasseurs.

De nombreux ingrédients contribuent à attraper un poisson: il faut choisir le bon endroit et le bon moment de la journée, sélectionner l’appât idéal, et décider où lancer sa ligne. Même lorsqu’on tient compte de tous ces facteurs, il faut quand même un rien de chance: sinon, vous risquez de rentrer à la maison les mains vides, victime du vieil adage « C’est pour ça qu’on appelle ça de la pêche! ».

Et si le poisson était en fait plus malin que vous? Et ce, par votre faute?

Les chercheurs commencent à comprendre quel rôle joue les pêcheurs à la ligne dans le comportement des poissons, et les résultats indiquent que les poissons s’adaptent à nos tactiques et deviennent moins « attrapables ».

En bout de ligne

En 1977, sur le petit lac du parc d’État Fox Ridge, dans l’Illinois, des chercheurs ont initié une recherche à grande échelle qui allait changer à jamais la façon dont nous concevons la pêche.

Pendant trois ans, ils ont observé attentivement toutes les activités de pêche, et ont mesuré et marqué tous les achigans à grande bouche pêchés avant de les relâcher dans les eaux du lac. Puis en 1980, le lac a été drainé. Chaque poisson a été ramassé et classifié sur la base de son historique: ceux qui avaient été pêchés quatre fois ou plus étaient jugés les plus susceptibles d’être pêchés, alors que ceux qui n’avaient jamais été attrapés étaient considérés comme étant de faible vulnérabilité.

Les chercheurs ont ensuite fait se reproduire ces deux groupes et ont mis en marche une étude du comportement des poissons qui influence jusqu’à aujourd’hui la gestion des pêcheries. Les poissons de faible vulnérabilité ont été élevés séparément dans des bassins expérimentaux sur trois générations.

Plus de 25 ans plus tard, ils ont établi que la susceptibilité à la pêche est une donnée héréditaire. Autrement dit, si vous êtes un achigan à grande bouche et que vos parents ont été attrapés par un pêcheur à la ligne, vous pourriez connaître un destin similaire. Ce qui signifie que si l’on retire du lac la population vulnérable, la population restante sera plus difficile à attraper.

Cela a été la première preuve que la pêche récréative peut influencer l’évolution du comportement des poissons.

Une question de goût

Comment la pêche amène les poissons à s’adapter dépend du style de pêche pratiqué par le pêcheur. Pour être pris, un poisson doit trouver un appât, décider d’y mordre ou pas, et même décider de s’y attaquer avec plus ou moins d’agressivité.

Les chercheurs ont démontré que l’usage d’appâts brillants et aux couleurs criardes peut attirer les poissons les plus agressifs. Par contre, l’usage d’un appât plus subtil, tel que le classique ver-et-flotteur est plus susceptible d’encourager les timides à venir manger un morceau. Donc, la façon dont nous pêchons a une influence sur la personnalité des poissons que nous capturons.

Comme la personnalité des poissons varie selon leur habitudes alimentaires, cela a aussi un impact sur leur taille et leur niveau d’activité. Une étude menée dans le Connecticut a démontré que les achigans à grande bouche des lacs où l’on pêche beaucoup avaient moins de besoins énergétiques que ceux vivant dans des lacs ou la pêche est interdite. Si l’on privilégie les poissons qui ont moins d’appétit, la pêche à la ligne pourrait avoir de profondes répercussions sur les populations poissonnières.

La chimie du cerveau des poissons a également un impact. Des études récentes ont mise en lumière que les truites arc-en-ciel au profil hormonal cervical peu sensible au stress étaient plus susceptibles d’être pêchées. Ce qui signifie que les poissons les plus résistants aux stress seront plus fréquemment attrapés, et que les pêcheurs pourraient par inadvertance abandonner des poissons qui se stressent plus facilement.

Remettre à l’eau les plus grosses prises

Afin de protéger les espèces sauvages contre la surexploitation, de nombreuses juridictions ont mis en place une réglementation afin d’encadrer le calendrier et l’emplacement des pêches, ainsi que la taille et le nombre de prises. Même si on présume que de relâcher les poissons une fois pêchés est bénéfique, cela n’est pas aussi simple que de laisser plus de poissons en milieu sauvage. Car même si les poissons sont remis à l’eau, le fait d’avoir été pris peut modifier leur comportement à court terme (pendant qu’ils récupèrent) et à long terme (en apprenant à éviter la capture).

Comme c’est le cas de la plupart des animaux sauvages, le poisson évite tout contact avec les humains (et autres prédateurs). Donc le simple fait d’être pris est stressant et épuisant. Une fois le poisson remis à l’eau, les hormones du stress peuvent demeurer à un niveau élevé pendant des heures, ou même des jours selon les espèces.

Tout comme chez les humains, le stress peut handicaper les capacités du poisson à accomplir ses tâches routinières, telles que se nourrir ou se cacher pour échapper aux prédateurs. Il est donc logique qu’un poisson relâché par un pêcheur essaie d’éviter une autre rencontre de même type.

Changer de méthode

De fait, de nombreux poissons sont capables d’apprendre de leurs captures. Des chercheurs norvégiens ont étudié des saumons de l’Atlantique pêchés et relâchés à de nombreuses reprises sur des appâts identiques ou différents, et en ont conclu que les poissons avaient tendance à éviter les appâts auxquels ils s’étaient déjà laissé prendre.

En créant une population de poissons plus timides, les pêcheurs limitent également leur chance de succès. Une étude menée par des chercheurs sur de petits lacs de Colombie-Britannique a découvert que la pêche en continu par un grand groupe de pêcheurs réduisait le nombre de truites arc-en-ciel capturées et ce, après moins d’une semaine.

Les scientifiques constatent que notre pratique de la pêche a une forte incidence sur le comportement des poissons. Si les pêcheurs s’entêtent à pratiquer leur sport aux mêmes endroits et à capturer les poissons les plus hardis et les plus agressifs d’année en année, ils risquent de se rendre compte qu’il leur deviendra de plus en plus difficile d’attraper quoi que ce soit.

Si ça vous rappelle quelque chose, c’est la raison pourquoi de nombreux pêcheurs à la ligne choisissent de seulement attraper les poissons pour les relâcher. Mais il faut aller plus loin que de seulement laisser filer les plus gros.

Pour optimiser votre pêche, et vos chances d’attraper du poisson sauvage, envisagez de pêcher plusieurs espèces différentes, à différents endroits, et de varier vos appâts.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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