La pandémie de COVID-19 a causé une pénurie de bois traité chez les détaillants de matériaux de construction de l'Outaouais.
La pandémie de COVID-19 a causé une pénurie de bois traité chez les détaillants de matériaux de construction de l'Outaouais.

Les effets pervers d'une ruée vers le bois de construction

Benoit Sabourin
Benoit Sabourin
Le Droit
La COVID-19 et le long épisode de confinement du printemps dernier ont creusé chez les propriétaires de maisons un fort appétit pour la rénovation. Coincés entre leurs murs à longueur de journée durant des semaines, les gens ont d’abord misé sur le design et le réaménagement intérieur de leur demeure pour ensuite entamer la période estivale, marquée par des voyages annulés ou des sorties limitées en raison de la pandémie, en investissant massivement dans leur cour arrière.

Résultat : le bois traité est en rupture de stock chez la plupart des détaillants de matériaux de construction de l’Outaouais. Qui plus est, le bois d’œuvre, ressource première pour la construction de charpente de résidences neuves, connaît présentement une flambée des prix sans précédent avec comme toile de fond la menace d’une potentielle pénurie de cette matière. Tout ce casse-tête cause bien des ennuis aux entrepreneurs en construction et en rénovation de la région, qui craignent des effets dévastateurs sur l’industrie si la situation perdure. Tour d’horizon.

« La vente de maisons est bonne, la demande pour de la construction neuve et pour la rénovation est bonne. Les gens ne voyagent pas donc mettent plus d’argent dans leur maison. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de matériel sur le marché. [...] Tous les lundis matins, je magasine habituellement entre 15 et 20 camions de bois. Cette semaine, j’ai été capable d’acheter seulement deux camions. Il n’y a rien à vendre sur le marché. Les cours sont vides », lance Stéphane Nadon, directeur général de l’entreprise gatinoise Pilon Ltée, qui se spécialise dans la vente de matériaux de construction.

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« Cette semaine, j’ai été capable d’acheter seulement deux camions. Il n’y a rien à vendre sur le marché. Les cours sont vides. »
Stéphane Nadon, directeur général de Pilon Ltée

Ce dernier soutient qu’il s’agit d’une situation préoccupante, d’autant plus que la rareté entraîne la surenchère. « Le prix de la van de bois a explosé. Pour un camion de 1000 pieds de planches de 2 par 4 de 8 pieds qui se vendait au début de l’année 300 $, ça se vend maintenant 1050 $. C’est plus que trois fois le prix de ce que ça coûtait en janvier dernier », affirme M. Nadon. 

Indéniablement, le coût des maisons neuves va donc augmenter cet automne en raison de cette croissance des prix du bois liée à la pandémie de COVID-19.

Boom pour les terrasses

D’abord, il y a eu la demande fulgurante pour le bois traité de la part des consommateurs qui ont voulu refaire leur terrasse. 

Pilon Ltée a vendu en deux mois, cet été, l’équivalent de marchandise de bois traité de son année 2019 plus 27 %, souligne M. Nadon. 

D’ailleurs, pour ceux qui attendaient la fin de la saison estivale pour retaper leur vieux patio en Outaouais, on peut aujourd’hui leur souhaiter bonne chance.

« Mon fournisseur me parle de fin septembre pour recevoir un peu de bois traité. Ça fait 25 ans que je travaille dans des cours à bois. C’est ma cinquième année comme directeur général chez Pilon Ltée. Je n’ai jamais vu ça. Ça se peut qu’il manque une longueur de planche en particulier une année parce que les feux de forêt ont été plus dévastateurs, mais généralisé comme ça, c’est la première fois que je vois ça », fait remarquer Stéphane Nadon.

Le manque de bois est aussi explicable par d’autres facteurs, tous liés par la bande à la COVID-19.

« On a assisté à une demande importante de la demande de bois d’œuvre de la part des États-Unis », explique Nicolas Brisson, directeur général de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ) Outaouais et Nord-Ouest. 

Cette organisation regroupe quelque 1600 membres, dont 1300 sont basés en Outaouais.

« En juin, il y a eu une hausse de 14 % des maisons neuves dans le pays, poursuit M. Brisson. C’est du jamais-vu depuis la Grande Dépression des années 1930. On pense que c’est dû au fait que beaucoup d’Américains ont décidé d’aller vivre en banlieue à cause de la COVID-19. Comme le bois d’œuvre constitue au moins 30 % du bois de construction aux États-Unis, ç’a fait accroître la demande et ç’a fait accroître les prix du bois d’œuvre ici au Canada. »

Les scieries produisent également en moins grande quantité, en raison notamment du manque de main-d’œuvre et des mesures de distanciation physique qui doivent être respectées dans les moulins, ajoute M. Brisson.

Ce sont les constructeurs qui doivent désormais jongler avec cette augmentation spectaculaire des prix du bois.

Moratoire sur les exportations ? 

L’APCHQ compte d’ailleurs faire pression sur les autorités fédérale et provinciale afin d’obtenir de l’aide. 

Autrement, des chantiers pourraient se retrouver paralysés si les prix du bois d’œuvre continuent de grimper et que la pénurie s’exacerbe, indique le porte-parole de l’APCHQ pour l’Outaouais.  

« Tous les partenaires de l’industrie de la construction vont interpeller le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, pour le sensibiliser. Nous sommes présentement en train de sonder nos membres pour mesurer l’ampleur du problème et l’une des options envisagées pourrait être de réclamer à Ottawa un moratoire sur les exportations de bois d’œuvre vers les États-Unis. »

« Une politique de rétention des stocks qui permettrait que les chantiers du Canada soient approvisionnés avant d’exporter serait aussi une option intéressante. Il faut que les gouvernements agissent rapidement si on ne veut pas se retrouver dans un contexte où on devra arrêter des chantiers parce qu’on n’a pas les matériaux », avance M. Brisson.

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TALENT MANUEL LIMITÉ? LA PATIENCE EST DE MISE

Si vous désirez faire appel à un entrepreneur pour différents travaux de rénovation intérieurs ou extérieurs, il faudra vous armer de patience. Les entreprises de l’Outaouais spécialisées en rénovation sont tout simplement débordées, si bien que plusieurs mois de délais sont à prévoir pour obtenir les services de professionnels. «Pendant le confinement, nous avons arrêté nos travaux et les soumissions ont continué à entrer, mais même quand nous avons reparti, on a tellement reçu de demandes qu’on a dû rappeler des clients pour reporter les soumissions à l’an prochain. Dans mon cas à moi, je ne peux plus prendre de clients cette année. Nous sommes pleins jusqu’aux Fêtes et avec la situation du bois d’oeuvre, les travaux qui étaient prévus pour des balcons, nous ne pouvons pas les faire parce que les cours à bois sont vides. Tous les contrats qui contiennent du bois traité, on ne peut pas les finaliser parce qu’on ne sait pas combien le bois va coûter et si on va en avoir. On est dans le néant pour les travaux extérieurs», explique Luc Paquette, propriétaire de Construction L. Paquette, une entreprise offrant des services de rénovations résidentielles et commerciales qui a pignon sur rue à Thurso.

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DES QUINCAILLERIES DÉVALISÉES

Preuve que la pandémie de COVID-19 a fait naître le désir de rénover pour beaucoup de propriétaires depuis le printemps, les quincailliers commencent à peine à observer une certaine normalité revenir entre leurs murs. À la quincaillerie de quartier BMR Émile Charette & Fils, dans le secteur Buckingham, à Gatineau, la date de livraison de marchandises au magasin est de retour à la «journée normale du mercredi» depuis trois semaines seulement. Depuis la mi-mars, le stock était livré de façon aléatoire en raison du chaos occasionné par la pandémie et les ventes records de produits. «Ce qu’on a vécu durant les mois qui ont suivi le 13 mars, c’est du jamais-vu au niveau des ventes. Ç’a créé un grand besoin d’approvisionnement. Les entrepôts se sont vidés rapidement. Avec BMR, nous sommes encore dans les 30% de produits en rupture de stock chaque semaine. On manque de papier sablé, on manque de pots de peinture. Les fournisseurs n’ont pas encore réussi à reprendre le dessus sur les lignes de produits les plus sollicités pendant le temps que les gens étaient à la maison», témoigne Josée Levert, copropriétaire de l’entreprise familiale.