Le président de l’Association des chirurgiens dentistes du Québec, le Dr Serge Langlois, a déposé officiellement une première liasse de 2000 formulaires de dentistes se retirant du régime public de soins dentaires aux bureaux de la Régie de l’assurance maladie du Québec à Montréal, jeudi.

Les dentistes déposent leurs formulaires de retrait du régime public

MONTRÉAL — Personne ne veut desserrer les mâchoires dans les négociations entre Québec et les dentistes, au contraire: le bras de fer s’intensifie dans une escalade de coups de force.

D’un côté, l’Association des chirurgiens dentistes du Québec (ACDQ) a mis sa menace à exécution jeudi et a déposé officiellement une première liasse de 2000 formulaires de dentistes se retirant du régime public de soins dentaires aux bureaux de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).

Pour s’assurer d’être bien compris, les dentistes en ont aussi fait livrer une copie au bureau du premier ministre Philippe Couillard par huissier.

En vertu des procédures en place, leur retrait du régime public surviendra 30 jours plus tard, soit le 25 août, ce qui devient donc la date butoir pour que les négociations débloquent.

«Trente jours c’est une période très très très suffisante pour être capable d’en arriver à une entente», a insisté le président de l’Association, le docteur Serge Langlois.

«Mais pour cela, il faut que [le ministre de la Santé, Gaétan] Barrette mette fin à son attitude»,a-t-il affirmé.

Mais c’était peine perdue; avant même ce dépôt, le bureau du ministre Barrette faisait savoir jeudi matin par voie de courriel qu’un arrêté ministériel en vue d’imposer une loi spéciale serait signé «afin d’assurer la couverture des services, lorsque nous aurons reçu les avis de retrait du régime public».

Mardi, les dentistes demandaient au premier ministre Couillard de s’interposer dans le dossier, reprochant au ministre Barrette d’entretenir un climat de répression et d’intimidation.

Le docteur Langlois, déjà au fait de l’intention du ministre d’y aller avec une loi spéciale, a répliqué que «ce n’est pas par l’intimidation qu’on règle les problèmes.»

«Quand on arrive avec une loi spéciale, je ne pense pas qu’on améliore la situation», a-t-il laissé tomber.

Plus tard en après-midi, devant la presse, le ministre a confirmé avoir signé le décret devant mener à la loi spéciale dès le dépôt des demandes de retrait.

«Il ne sera pas possible pour les dentistes de se retirer unilatéralement du régime public», a-t-il tranché.

«Je ne peux pas accepter, moi, comme membre de ce gouvernement-ci, que [les bénéficiaires de la couverture par le régime public] soient pris en otage sur la base d’une négociation alors que la négociation peut très bien se faire sans ça.»

Ton acariâtre

Depuis quelques semaines, le ton est extrêmement acariâtre entre les parties.

Mardi, l’Association avait reproché au ministre de faire de la désinformation autour des négociations et le ministre Barrette avait répliqué que celle-ci «véhicule des messages erronés» et avait pressé les dentistes de présenter une liste de demandes priorisées.

Jeudi, le docteur Langlois a déclaré que le ministre Barrette «feint d’ignorer que ces demandes ont déjà été priorisées» et accuse le ministre d’agir ainsi pour «forcer les dentistes à faire à sa place les choix odieux qui relèvent de sa seule responsabilité».

L’entente actuelle entre l’Association des chirurgiens dentistes du Québec et le gouvernement est échue depuis avril 2015. Elle prévoit que les soins dentaires des enfants âgés de moins de 10 ans et des prestataires d’aide sociale soient couverts par l’État.

Un retrait massif des dentistes priverait ainsi dans un mois quelque 620 000 personnes de soins dentaires gratuits, sauf dans les situations d’urgence.

Le président de l’Association, Serge Langlois, reproche au ministre Barrette de vouloir imposer une baisse de rémunération à ses membres, dont le revenu moyen se situe autour de 180 000 $ par année.

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Les dents auraient dû faire partie du régime public dès le début, croit Manon Massé 

Le gouvernement du Québec ne serait pas engagé dans un bras de fer avec les dentistes si, au début du régime d’assurance maladie, la bouche et les dents avaient fait partie de l’équation, croit Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire.

«Pour nous à Québec solidaire, les soins dentaires, c’est un soin public. Ça aurait dû depuis le début être public», a-t-elle commenté en marge d’une tournée préélectorale dans la région de Québec. 

Cette exclusion a fait en sorte que les soins dentaires se sont développés en clinique privée et que les dentistes utilisent aujourd’hui leur rapport de force face au gouvernement. «Ça permet à une poignée de dentistes de pouvoir mener cette campagne-là, qui met en péril les plus vulnérables de notre société», déplore-t-elle. 

Québec solidaire a annoncé il y a quelques mois l’un de ses grands engagements en vue des prochaines élections, soit la création d’une assurance dentaire pour tous. D’ici 2022, le parti souhaite que le gouvernement rembourse 100 % des soins dentaires pour les moins de 18 ans, de même que 80 % du coût d’un nettoyage et 60 % du coût d’une réparation. Les soins esthétiques ne seraient pas couverts.

Des économies

Le parti calcule que sa mesure coûtera 950 millions $ par année, mais du même coup, le gouvernement économiserait sur les coûts d’hospitalisation des gens qui se présentent avec un abcès à l’urgence, par exemple. «Ça nous coûte cher de ne pas prendre soin des dents et de la bouche de l’ensemble des Québécois et des Québécoises», croit Mme Massé.

En plus d’instaurer cette assurance, QS moderniserait le Code des professions pour permettre aux hygiénistes dentaires d’agir seuls, sans être constamment sous la supervision d’un dentiste.  Patricia Cloutier, Le Soleil