La façon dont le réseau de la santé est géré actuellement n’est pas sans risque. Au contraire.

Les conditions de travail des infirmières augmente le risque de mortalité des patients

Une étude réalisée par un chercheur sherbrookois démontre que les heures supplémentaires imposées aux infirmières et l’utilisation de personnel insuffisamment qualifié dans le réseau de la santé ont un impact important sur la qualité des soins offerts aux malades.

« Lorsqu’on augmente le pourcentage des heures travaillées par du personnel moins qualifié de 5 %, on accroît le risque de mortalité de 5 %. De plus, pour chaque augmentation de 5 % de la proportion d’heures supplémentaires travaillées, le risque de mortalité des patients s’accroît de 3 %. Pour en arriver à ces conclusions, nous avons tenu compte de la sévérité de la condition médicale et des caractéristiques des patients », précise Christian Rochefort, infirmier de formation et aujourd’hui professeur à l’École des sciences infirmières de la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke.

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Dans son étude, le terme de « qualification » est utilisé au sens large, par exemple en faisant travailler en cardiologie une infirmière qui n’a pas d’expérience dans ce domaine.

Prenons un exemple concret. « Dans un département de chirurgie selon les données minimales proposées en Californie, on devrait normalement retrouver une infirmière pour cinq patients. Pour chaque quart de travail additionnel où ce seuil minimum est excédé (par exemple un ratio d’une pour six ou plus), le risque de décès augmente de 2,5 % », soutient Christian Rochefort.

La façon dont le réseau de la santé est géré actuellement n’est pas sans risque. Au contraire. « Notre étude contribue à montrer que les politiques adoptées au quotidien ne sont pas banales. On augmente les risques par nos comportements à risque, comme lorsque l’on conduit après avoir consommé de l’alcool », image Christian Rochefort.

Est-ce que ces données sont alarmantes? « Nos données sont certes spectaculaires et alarmantes, mais il faut préciser que nos données corroborent ce qui s’est fait ailleurs dans le monde. Il n’y a pas que le Québec qui soit dans cette situation », ajoute-t-il.

Apprendre des États-Unis

L’État américain de la Californie est devenu en 2004 le premier état américain à implanter des ratios minimums infirmières/patients dans les hôpitaux. Depuis, d’autres états et plusieurs pays ont implanté ou songent à adopter de tels ratios, votés sous l’ère du gouverneur Arnold Schwarzenegger.

Dirigée par Christian Rochefort, l’étudiante Li-Anne Audet termine une recherche sur l’application éventuelle de cette politique américaine en sol québécois à partir des données recueillies par l’étude longitudinale. L’analyse de l’étudiante de maîtrise en sciences infirmières n’est pas encore complétée, mais tout porte à croire que ce qui est vrai en territoire américain l’est aussi au Québec.

6,5 millions de quarts de travail analysés

Au début de sa carrière, Christian Rochefort était infirmier. Il est devenu cadre par la suite. « Comme cadre, moi aussi j’ai dû demander à du personnel de faire des heures supplémentaires obligatoires et d’avoir recours à du personnel moins qualifié pour contrer le manque de ressources. Ce sont ces préoccupations personnelles, cliniques et administratives qui m’ont incité à vouloir continuer mes études pour pouvoir me pencher sur ces questions », soutient-il en entrevue.

Dans le cadre de ses recherches, il documente maintenant les impacts sur les patients des soins infirmiers dispensés en contexte de pénurie.

Ainsi, en 2016, Christian Rochefort et ses collègues de l’Université McGill ont révélé leurs premiers résultats, tirés de l’analyse de plus de 6,5 millions de quarts de travail effectués auprès de 125 000 patients admis dans un centre hospitalier québécois.

Il s’agit d’une première étude longitudinale au Canada à fournir des informations spécifiques quant au risque associé à l’utilisation de certaines politiques de dotation sur la mortalité des patients.

« Dans un deuxième volet de cette recherche, nous voulons déterminer si des seuils sécuritaires quant au nombre et au type d’effectifs requis pour répondre de manière sécuritaire aux besoins des patients peuvent être identifiés », ajoute-t-il.

Et quelles sont les pistes de solutions pour stabiliser le système de santé québécois et faciliter l’accès à des soins de qualité?

« Je pense que ça passe par un changement de culture. La valorisation du rôle de l’infirmière est importante afin d’attirer plus de personnes dans la profession. On doit aussi améliorer les conditions de travail afin de retenir les infirmières actuellement dans le réseau. Je pense qu’il faut reconnaître l’expertise, la formation et l’expérience. Il faut faire des infirmières de réels partenaires des réformes en santé et s’assurer que leur voix soient entendues à tous les paliers de décision. Des solutions, les infirmières en ont », souligne M. Rochefort.