Meghan Hughes

L'éducation sexuelle à l'ère de YouTube

L’éducation sexuelle demeure très politisée dans les écoles canadiennes, et ce sont les jeunes qui en paient le prix.

Au Québec, par exemple, le programme d’éducation à la sexualité a été modifié à quelques reprises au cours des vingt dernières années. Les enseignants et les écoles se sont souvent sentis déconcertés quant à l’approche et aux directives de mise en œuvre de ce cours. En Ontario, le programme d’éducation sexuelle dépend largement du climat politique.

Dans de nombreuses salles de classe, des facteurs tels que la formation inadéquate et l’inconfort des professeurs ont une incidence sur les sujets abordés ou évités. Pour ces raisons, les jeunes n’obtiennent malheureusement pas toujours les renseignements dont ils ont besoin pour vivre des relations sexuelles saines et positives.

Pendant ce temps, les ressources en santé sexuelle abondent en ligne. Des études montrent que de nombreux jeunes recherchent des informations sur la sexualité dans les espaces numériques. Beaucoup des ressources présentées dans les plates-formes et réseaux sociaux participatifs sont produites par les jeunes, pour les jeunes. Les filles et les jeunes femmes y sont particulièrement actives en matière d’éducation sexuelle.

En tant que doctorante à l’Université McGill et enseignante en éducation sexuelle, j’ai eu le privilège d’observer comment les jeunes Youtubeurs parlent de violence sexuelle et de consentement, à la fois pour ma thèse et pour une recherche collaborative. Dans le cadre de ces études, j’ai examiné différents vidéos et vlogues (ou blogues vidéo) sur YouTube publiés par des jeunes de tous les sexes, âgés de 14 à 30 ans.

L’éducation sexuelle par des Youtubeuses

Les Youtubeuses de mon étude, dont des vlogueuses célèbres comme Meghan Hughes, Laci Green et Hannah Witton, abordent diverses facettes du consentement et de la violence sexuelle. Ils vont au-delà du message simplifié « non, c’est non » et « oui, c’est oui » que véhicule l’éducation au consentement.

En plus de définir le consentement et l’agression sexuelle, de nombreuses filles et jeunes femmes de mes échantillons inscrivent ces concepts dans les contextes culturel, juridique et politique dans lesquels ils existent.

Voici qui est important : en étudiant la violence sexuelle avec cette large perspective, on arrive à mettre en lumière les mythes du viol ainsi que le phénomène de culpabilisation de la victime. Aider les jeunes à reconnaître les conséquences de la violence sexuelle et les structures et croyances sociales qui la sous-tendent est une étape positive vers la mise en place d’une culture du consentement.

J’ai constaté que des filles et jeunes femmes se tournent vers YouTube pour de nombreuses raisons, notamment pour s’exprimer, éduquer leur public et lui répondre, partager leurs récits et promouvoir le changement social. Dans leurs vidéos, plusieurs Youtubeuses que j’ai étudiées encouragent activement les gens à respecter le consentement sexuel, à soutenir les victimes et à lutter contre la culture du viol (au moment de voter, entre autres).

À la manière de jeunes militantes féministes dans d’autres espaces en ligne, ces Youtubeuses se présentent comme des agentes de changement et utilisent leurs vastes réseaux pour faire bouger les choses (certaines ont des centaines de milliers d’abonnés). Le public qui écoute leurs vidéos peut découvrir les compétences et les connaissances nécessaires pour s’engager dans des relations saines et contribuer à prévenir la violence sexuelle.

J’ai constaté que ces filles et jeunes femmes abordent la question du consentement et de la violence sexuelle de façon créative et attrayante. Elles ont recours à des récits pleins d’émotion, des effets percutants, de la musique, un langage informel et des exemples tirés de la réalité des jeunes.

Les choix de production donnent une impression d’authenticité dans un mode conversationnel. Ces vidéos offrent un contenu ludoéducatif sur la sexualité, par leur combinaison d’éléments éducatifs et de divertissement, pour attirer le jeune public de YouTube.

Les pièges de YouTube

Il y a plusieurs avantages à s’informer sur YouTube : on y trouve un grand choix de vidéos, qu’on peut regarder n’importe quel jour à n’importe quelle heure et participer à des discussions. Cette accessibilité laisse aussi la porte ouverte à des gens au discours dangereux.

J’ai remarqué que certains Youtubeurs (hommes et femmes) perpétuent des stéréotypes néfastes et des informations erronées sur les victimes et la violence sexuelle. On lit souvent des commentaires de trolls. Dans les contes de fées, les trolls se cachent sous les ponts en attendant que passent des victimes potentielles ; dans les espaces numériques que j’ai étudiés, ils se cachent derrière le prétexte de la liberté d’expression et se moquent ouvertement des Youtubeuses, des femmes en général et des féministes.

Cela n’a rien de surprenant, car il est bien connu qu’Internet peut être un espace dangereux pour les filles et les femmes. Sarah Banet-Weiser, professeure de médias et communications à la London School of Economics, décrit à juste titre le féminisme et la misogynie populaires comme des idéologies qui se font une guerre, dont les espaces numériques constituent l’un des champs de bataille. YouTube ne fait pas exception à la règle.

Le public doit être conscient de la nature commerciale de YouTube. Comme le souligne Sophie Bishop, chercheuse et conférencière, dans son étude sur les vlogueuses beauté, à cause de son « économie politique algorithmique », YouTube donne priorité aux vidéos jugées plus viables sur le plan commercial. Certaines célébrités de YouTube sont soutenues financièrement par des entreprises, tandis que d’autres recherchent des commanditaires ; ces deux facteurs peuvent influencer le contenu et le style des vidéos. Les algorithmes empêchent également la diversité des voix.

Soutenir la jeunesse

Les parents peuvent aider les jeunes à naviguer sur YouTube et ailleurs. Voici différentes manières qui permettront à vous et à votre enfant de jouer un rôle important dans la prévention de la violence sexuelle et la promotion de la culture du consentement :

Posez des questions et écoutez. Montrez de l’intérêt pour ce que les jeunes regardent, sans porter de jugement. En prenant le temps de les écouter parler des espaces où ils sont actifs, vous pourrez créer la confiance nécessaire pour discuter des messages auxquels ils ont accès.

Aidez vos enfants à développer une littératie numérique et une attitude critique face aux médias. Nous ne pouvons pas contrôler ce qui se dit sur Internet. Cependant, nous pouvons apprendre aux jeunes à être critiques à l’égard des messages partagés sur les médias et à devenir des producteurs de contenu responsables. HabiloMédias offre des conseils aux parents.

Parlez des trolls. Les jeunes connaissent leur existence. Il peut toutefois être utile de discuter de la façon de traiter les commentaires haineux en ligne. Il n’y a pas de solution parfaite : en savoir plus à ce sujet peut être un bon début.

Préparez-vous à avoir des conversations sur la sexualité et la violence sexuelle. Si vous êtes à l’aise pour parler de consentement et de sexualité, ayez des échanges ouverts, sans porter de jugement. Si vous n’êtes pas à l’aise, ou si vous savez que vos opinions ne sont pas tout à fait saines, aidez votre enfant à trouver des ressources (telles que Tel-Jeunes) et une personne de confiance à qui il peut parler (un membre de la famille, un ami ou un organisme communautaire local).

Renseignez-vous et soyez prêt à « désapprendre ». Les mythes sur les violences sexuelles, la culpabilisation de la victime et d’autres perceptions qui sont préjudiciables aux survivants sont véhiculés dans tous les types de médias et de plates-formes. Apprenez à les connaître et réfléchissez aux moyens de cultiver des valeurs et des croyances positives qui favorisent des relations saines et une culture du consentement.

Gardez l’esprit ouvert ! Cela peut nécessiter de remettre en question vos attitudes, vos présomptions et vos comportements. Vos conversations vous feront découvrir les réalités sociales et culturelles dans lesquelles les jeunes évoluent chaque jour.

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

The Conversation<