Justin Trudeau a rencontré des gens dans le métro, mardi matin.

Le plus faible appui dans l’histoire pour un gouvernement élu

Les élections de lundi passeront à l’histoire pour plusieurs raisons, pas les meilleures. Pour la première fois depuis la création du Canada, soit en 152 ans, le gouvernement est élu avec moins de 35 % des votes. Et pour la première fois en 40 ans, le parti au pouvoir n’a pas obtenu le plus grand nombre de voix.

Justin Trudeau est le premier ministre ayant bénéficié du plus faible soutien des électeurs canadiens en 43 élections générales fédérales, soit 33,1 % des suffrages. Il rejoint ainsi John A. Macdonald, premier premier ministre du Canada qui, en 1867, lors de la Confédération, avait récolté 34,5 % des voix.

M. Trudeau et le Parti libéral du Canada (PLC) gagnent 157 sièges à l’aide de 5 915 950 votes. Un déficit de 3,3 % par rapport aux 6 155 662 voix amassées par Andrew Scheer et le Parti conservateur du Canada (PCC), qui n’auront pourtant que 121 députés à la Chambre des communes.

«C’est en effet assez rare et loin d’être idéal. Le PLC a remporté beaucoup de courses très serrées au Québec et ailleurs, alors que le PCC a remporté de fortes majorités dans l’Ouest. Mais dans notre système, c’est le nombre de sièges qui compte. La situation actuelle aura donc peu de conséquences pratiques», commente Marc-André Bodet, professeur de sciences politiques à l’Université Laval

Les 245 bureaux restant encore à dépouiller officiellement à travers le pays ne pourront renverser cet état de fait, puisque chaque bureau renferme en moyenne 250 bulletins.

Trump, Bouchard, Laurier

Ce n’est que la cinquième fois dans l’histoire des 43 élections générales fédérales canadiennes que le gagnant obtient moins de votes.

En 1979, les conservateurs de Joe Clark (136 sièges) avaient fait le coup aux libéraux de Pierre Elliott Trudeau (114), forts d’un avantage de 4,22 % au vote populaire; en 1957, les conservateurs de John Diefenbaker (112) contre les libéraux de Louis Saint-Laurent (105, 1,94 %); en 1926, les libéraux de William Lyon Mackenzie King (116) contre les conservateurs d’Arthur Meighen (91, 2,45 %); en 1896, les libéraux de Wilfrid Laurier (117) contre les conservateurs de Charles Tupper (86, 6,8 %).

Au Québec, le Parti québécois de Lucien Bouchard, en 1998, occupait 28 sièges de plus malgré un retard de 0,68 % au vote global. Daniel Johnson (1966), Maurice Duplessis (1944) et Honoré Mercier (1890 et 1886) sont aussi passés par là.

Sans oublier la dernière élection présidentielle américaine, en 2016. Hillary Clinton a bénéficié de 2,1 % de plus de votes, ce qui ne l’a pas empêchée d’être vaincue par Donald Trump au chapitre des grands électeurs. George W. Bush a fait pareil aux dépens d’Al Gore, en 2000, tout comme Benjamin Harrison (1888) et Rutherford B. Hayes (1876). Les quatre ont en commun d’être républicains.

Et la proportionnelle?

Certains conservateurs, même s’ils y sont opposés, auront tendance à rappeler la promesse brisée de 2015 de Trudeau et des libéraux de changer le mode de scrutin. Une élection proportionnelle aurait, en principe, donné le plus de sièges au parti ayant obtenu le plus de votes, c’est-à-dire les conservateurs. Mais attention, prévient le prof Bodet.

«On n’en sait rien du tout. Un mode de scrutin a des effets mécaniques [comment les votes sont transformés en sièges] et psychologiques [comment les électeurs modifient leurs stratégies en fonction des règles du jeu].

«Il est vrai que dans un mode de scrutin proportionnel, le PLC aurait moins bien fait. Mais il est aussi vrai que plusieurs électeurs [10 %? 15 %?] auraient modifié leur choix», souligne l’universitaire.

«Un autre point… Le Canada a des règles constitutionnelles qui assurent un nombre plancher de sièges pour certaines provinces. On ne peut donc pas espérer une proportionnelle pure, puisque les provinces à l’est de l’Ontario sont surreprésentées», indique M. Bodet.

Malgré une campagne qualifiée de mauvaise par plusieurs, Andrew Scheer devient le troisième chef à voir son parti recueillir plus de six millions de votes, avec 6 155 662. M. Trudeau reste au sommet du palmarès avec les 6 833 090 voix de sa première élection, il y a quatre ans, tandis que Brian Mulroney a réussi l’exploit il y a 25 ans, en 1984, avec 6 278 818 votes en faveur des progressistes-conservateurs.