Shah Ismatullah Habibi plaide pour que l’enfant de son fils Zakria, tué en Syrie, soit rapatriée au Canada, comme 25 autres enfants de Canadiens qui vivent dans des camps de réfugiés depuis la défaite de Daech à Baghouz.
Shah Ismatullah Habibi plaide pour que l’enfant de son fils Zakria, tué en Syrie, soit rapatriée au Canada, comme 25 autres enfants de Canadiens qui vivent dans des camps de réfugiés depuis la défaite de Daech à Baghouz.

Le père de Zakria Habibi songe à poursuivre le Canada

Jonathan Custeau
Jonathan Custeau
La Tribune
Shah Ismatullah Habibi ne dort presque plus depuis qu’il a vu le documentaire Les poussières de Daech, dans lequel on aperçoit sa petite-fille dans un camp de réfugiés en Syrie. Il presse le gouvernement canadien de rapatrier les enfants de ses citoyens radicalisés et songe même à entamer des poursuites pour faire bouger les choses.

Zakria Habibi, père de la petite de trois ans, a été tué en Syrie par un tireur d’élite en mars 2019. Il avait joint Daech en 2014 en passant par la Turquie. La mère de l’enfant s’est enfuie du camp d’Al-Hol, si bien que la gamine est orpheline. « Je pleurais quand je regardais ce reportage. Ma fille m’avait averti à la dernière minute qu’elle partait en Syrie pour le documentaire parce qu’elle savait que je n’étais pas d’accord. »

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Le Sherbrookois a donc appris l’existence de l’enfant récemment.

Shah Ismatullah Habibi ne comprend pas que des pays aient commencé à rapatrier leurs citoyens radicalisés et que le Canada demeure inactif. « Ces petits enfants sont des bombes à retardement. Ils vont laver leur cerveau. Ils sont parfois victimes d’abus. C’est dégoûtant! Il est question de ne pas créer des monstres avec ces enfants. Le gouvernement doit faire quelque chose, prendre ses responsabilités. »

Selon le documentaire, porté par Raed Hammoud et Leïla Sakhir, 26 enfants de Canadiens vivent dans les camps de réfugiés en Syrie. 

« Justin Trudeau dit sur toutes les tribunes qu’il défend le droit des femmes, mais comment ça se fait qu’aujourd’hui il laisse mourir des enfants dans des camps de réfugiés? Pour vraiment défendre les enfants, c’est maintenant qu’il faut agir. Si vous voulez laisser les parents là-bas, pas de problème, mais les enfants, ils n’ont pas choisi d’être là-bas. »

M. Habibi avoue ne pas avoir contacté le gouvernement canadien jusqu’à maintenant. « J’étais vraiment dans un état de choc. Je ne suis pas capable de dormir. J’ai eu un appel du bureau de [la députée] Élisabeth Brière. On me demandait le nom de l’enfant et je ne m’en souvenais même pas. Je suis traumatisé même à ce point-là. On dit qu’il n’y a pas de diplomates en Syrie pour faire avancer le dossier, mais si la volonté y est, on peut y aller. Si le gouvernement veut faire quelque chose, il peut le faire. Dans le reportage, les Kurdes disent qu’ils sont prêts à nous aider, que c’est le Canada qui ne veut pas. 

« Pour moi tous les enfants sont importants, pas seulement la fille de Zakria. J’ai perdu un enfant, mais pour fermer la boucle, il faut ramener les petits sans condition, parce qu’ils n’ont rien choisi. Je parle parce que les autres qui vivent la même situation n’ont peut-être pas la même chance d’obtenir de la visibilité. »

Un père blessé profondément

Shah Ismatullah Habibi, connu en région pour son implication auprès des réfugiés et au Festival des traditions du monde, admet avoir été profondément blessé par le départ de son fils. « Si vraiment il est allé avec ces gens-là pour combattre, il était déjà mort à mes yeux. Mais j’aimerais savoir qui a fait ça avec ces enfants. Qui était derrière ces groupes pour les convaincre de partir? J’espère que nous aurons la réponse. Ce jour-là j’aurai la paix, même si je suis mort. C’est mon objectif : de savoir avant de mourir. »

Jusqu’à l’annonce du décès de Zakria Habibi, son père refusait qu’on lui donne des nouvelles. « J’avais une tête de cochon parce que j’étais blessé profondément. Je ne voulais rien savoir. On était à l’extérieur du pays, au Costa Rica, et un soir, ma fille m’a appelé pour me dire que son frère était mort. J’ai pris le billet de retour la même soirée. Je suis revenu à Toronto le lendemain matin. Ce que ma fille m’a dit, c’est qu’il était sur un toit et qu’il n’était pas armé quand il a été tué. » 

Une cérémonie funéraire regroupant plus de 1000 personnes a été organisée à la suite du décès de Zakria. « C’était quelqu’un qui était près de la communauté. Tout le monde l’aimait. Si j’avais eu le moindre soupçon, j’aurais voulu pouvoir l’arrêter. C’est pour ça que je suis parti tout de suite en Turquie quand il est disparu. J’avais la dernière photo de lui là-bas. On a trouvé la mosquée où il s’est rendu, l’hôtel où il a dormi. On nous avait promis de nous donner la vidéo de l’hôtel, mais quand on est allé avec la police turque, on nous a dit non. La GRC nous a aidés dans nos démarches, mais pas le gouvernement du Canada. »

M. Habibi rapporte que son fils prétendait partir en Turquie pour se reposer avant de reprendre l’université. « Quel parent peut deviner que son enfant rejoindra Daech? Moi j’ai toujours dénoncé les actes terroristes. Quand on ne sait pas ce qui se prépare, on ne peut rien faire. Zak était quelqu’un de joyeux. On ne pensait pas à ça. »

Dans le documentaire T’es où Youssef, on apprenait que Youssef Sakhir, un ami de Zakria Habibi, était parti pour aider, pour travailler dans un hôpital de Syrie. Zak entretenait-il les mêmes aspirations? « Ils sont partis à trois et on prétend qu’ils sont partis de la même façon. » 

La clé pour comprendre, pour M. Habibi, se trouve peut-être en Afrique, où vit un ancien étudiant de l’Université de Sherbrooke qu’on a soupçonné d’avoir voulu partir avec Zakria et Youssef. Arrêté et jugé dans son pays, le jeune homme a été innocenté par le tribunal.

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La députée libérale de Sherbrooke Élisabeth Brière affirme avoir parlé avec le Sherbrookois Sha Ismatullah Habibi dans le but de lui apporter tout son soutien, alors que sa petite-fille se retrouve coincée dans un camp de réfugiés au nord-est de la Syrie.

« On ne peut pas être insensible à la situation »

Quel sort réserve le Canada à la petite-fille de M. Habibi qui se retrouve coincée dans un camp de réfugiés au nord-est de la Syrie? Il est difficile d’obtenir une réponse pour l’instant, mais la députée libérale de Sherbrooke Élisabeth Brière affirme avoir parlé avec le Sherbrookois dans le but de lui apporter « tout son support et son soutien ».

« C’est une situation très délicate et difficile. Je connais bien M. Habibi et je comprends évidemment ses inquiétudes. On est prêt à soulever mer et monde pour venir en aide à nos enfants et nos petits-enfants », mentionne-t-elle.

La députée libérale s’est dite triste, mais aussi surprise d’apprendre cette histoire dans les médias. « Malheureusement, on n’avait jamais porté ce dossier à mon attention. Comme députée de Sherbrooke, il faut évidemment me tenir informée pour que je puisse assurer mon aide et mon soutien dans des dossiers comme celui-ci. »

Toutefois, mis à part le fait d’assurer un suivi, Mme Brière précise qu’il s’agit d’une situation délicate et confidentielle qui se retrouve dans les mains des affaires internationales. Elle rappelle notamment la situation de la Sherbrookoise Édith Blais, qui avait été enlevée au Burkina Faso en décembre 2018, puis retrouvée saine et sauve en mars 2020.

« C’est grâce à la confidentialité des éléments que la jeune femme a été retrouvée. Je crois qu’il faut adopter la même attitude dans ce contexte-ci. Je suis persuadée que l’on fait tout en notre possible même si nos pieds ne sont pas en Syrie. Il y a certainement beaucoup de ficelles que l’on peut jouer pour s’assurer de faire cheminer le dossier. [...] On ne peut pas être insensible à cette situation-là. Je vais faire tout ce que je peux pour accompagner M. Habibi », a-t-elle confié.

Que fait le gouvernement fédéral?

Aux questions acheminées par La Tribune en lien avec cette histoire, l’attaché de presse du ministre des Affaires étrangères a répondu par écrit que « compte tenu de la situation sécuritaire sur le terrain, la capacité du gouvernement du Canada à fournir une aide consulaire dans l’ensemble de la Syrie est extrêmement limitée. »

« Nous avons communiqué avec les responsables kurdes syriens pour obtenir des renseignements sur les Canadiens sous leur garde. Nous continuons de suivre la situation de très près », a-t-on indiqué.

En début de semaine, en entrevue à La Tribune, le professeur de l’Université de Sherbrooke David Morin, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, expliquait pour sa part avoir du mal à comprendre l’inaction du gouvernement alors que 47 Canadiens, dont 26 enfants, sont encore pris dans les camps et les prisons du nord-est syrien.

« La majorité des enfants dans les camps ont moins de 12 ans. La moitié d’entre eux ont moins de cinq ans. Est-ce qu’on a peur de rapatrier des enfants de cinq ans parce qu’ils auraient pu être radicalisés? On parle d’enfants qui n’ont pas choisi d’être là-bas et qui peuvent être victimes de violence et d’agressions. Il faut s’assurer de les ramener sur le bon chemin », avait-il indiqué.

Avec la collaboration de Sabrina Lavoie