Maurice Richard, président et directeur général de la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour.

Le droit de «tirer la plogue»

BÉCANCOUR — Afin de favoriser une meilleure conciliation travail-famille, la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour a instauré, il y a quelques mois, une politique du «droit à la déconnexion» pour tous ses employés et cadres. Cette nouvelle tendance, de plus en plus populaire en Europe et qui tend à vouloir faire sa place au Canada, pourrait bien révolutionner le monde des relations de travail au cours des prochaines années, croient certains spécialistes.

Le droit à la déconnexion, de manière simple, permet à tout employé de n’être tenu de répondre à aucun appel ni aucune communication écrite en dehors de ses heures régulières de bureau et ce, sans aucune crainte de pénalité. À Bécancour, la vingtaine d’employés du Parc industriel et portuaire ont droit à la déconnexion entre 18h le soir et 8h le lendemain matin. Toute communication qui entrerait à l’intérieur de cette période de temps restera lettre morte, image le président et directeur général, Maurice Richard.

«Nous sommes un peu à l’avant-garde ici, mais en Europe ça se fait déjà beaucoup», indique M. Richard. En effet, une loi en ce sens est entrée en vigueur en France en janvier 2017, accordant aux travailleurs le droit de désactiver leurs appareils électroniques en dehors des heures de travail. À Bécancour, cette mesure n’est pas encore incluse à l’intérieur des contrats de travail, mais pourrait bien l’être au cours des prochains mois.

«C’est évidemment sur une base volontaire. Mais nous avons des rencontres hebdomadaires en équipe, et je me fais un devoir à chaque fois de leur rappeler ce droit que nous donnons à nos employés. L’habitude que nous avons, et qui est de plus en plus générationnelle, de répondre instantanément à chaque communication fait que le travail ne finit jamais vraiment. L’évolution technologique a fait du téléphone une extension de notre propre corps, alors il faut mettre ce genre de mesures en place pour permettre aux gens d’avoir une qualité de vie en dehors du travail», convient Maurice Richard.

Évidemment, le droit à la déconnexion demande aussi de la flexibilité de la part de tous, et incite à une réflexion des deux parties. «Ça nous oblige à prendre un temps d’arrêt, à réfléchir, à se demander si ça peut attendre. L’autre jour, j’ai reçu une excellente nouvelle à 18h30 et j’ai eu envie de la partager avec toute mon équipe. Mais même si ça me démangeait de leur écrire, j’ai pris une pause et j’ai réalisé que ça pouvait attendre au lendemain matin», signale-t-il.

Évidemment, cette politique touche les communications internes de la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour. «Comme on transige avec des clients qui sont partout dans le monde, on doit continuer d’offrir des services de qualité et parfois, ça veut aussi dire devoir communiquer avec nos clients en dehors des heures de bureau parce qu’ils sont dans différents fuseaux horaires. Par contre, en ce qui concerne les communications internes, et ce sont évidemment les plus nombreuses pour nos employés, le droit à la déconnexion prévaut», précise Maurice Richard.

Code du travail

Tout récemment, le gouvernement fédéral a annoncé son intention de réformer le Code canadien du travail, une réforme qui pourrait inclure le droit à la déconnexion. Le député de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois avait également déposé, au printemps 2018, un projet de loi en ce sens. Toutefois, à ce jour, aucune loi, ni fédérale ni provinciale, n’a encore été adoptée pour assurer ce droit aux travailleurs.

Pour Me Patrice Boudreau, avocat spécialisé en droit du travail au cabinet Lambert Therrien à Trois-Rivières, le phénomène est relativement nouveau au pays, et bien peu de demandes syndicales ont émané en ce sens au cours des dernières années. Toutefois, ce dernier rappelle qu’il ne faut pas forcément une loi en bonne et due forme pour inclure une telle mesure dans une convention collective, mais que la démarche d’une partie faisant preuve d’innovation peut suffire.

«Il existe aussi des professions pour lesquelles ce droit relève davantage du choix personnel», constate-t-il, citant par exemple les avocats criminalistes qui, s’ils ne répondent pas aux appels en dehors des heures de bureau, pourraient perdre une partie importante de nouvelle clientèle. En ce qui concerne des professions relevant du domaine de la santé par exemple, ou encore dans le secteur manufacturier où les usines doivent être en opération 24 heures par jour, l’impossibilité d’instaurer le droit à la déconnexion pourrait être remplacé par des mesures compensatoires à la négociation d’une convention collective.

Par contre, à en croire le milieu syndical, bien que la question intéresse au plus haut point les syndicats, on semble bien loin du jour où ces demandes seront systématiquement incluses aux négociations de contrats de travail.

Selon Paul Lavergne, président du Conseil central du Coeur-du-Québec pour la CSN, certains secteurs du travail, comme les communications ou le commerce, commencent à s’intéresser à la question, mais sont encore loin d’inclure ce droit dans les demandes syndicales. En d’autres termes, lorsque la partie syndicale doit faire des concessions, il se peut qu’une telle demande soit la première à être retirée de la table de négociation.

La question devra toutefois être débattue tôt ou tard, croit Paul Lavergne, spécialement avec des professions en contact constant avec la nouvelle génération, pour qui le texto est devenu le principal mode de communication.