Le Collège des médecins du Québec s’est longtemps opposé à l’idée que les infirmières praticiennes spécialisées puissent initier des traitements pour six maladies chroniques, estimant qu’elles n’avaient pas la formation nécessaire.

Le Collège des médecins reste opposé aux diagnostics par des infirmières praticiennes spécialisées

La ministre de la Santé, Danielle McCann, aura fort à faire pour convaincre le Collège des médecins du Québec (CMQ) de laisser les infirmières praticiennes spécialisées (IPS) poser des diagnostics.

Des médias rapportaient lundi que la ministre McCann s’apprêtait à amorcer une «révolution» de l’accès à la première ligne. Selon elle, les médecins seraient «prêts» à faire plus de place aux infirmières pour désengorger le système de santé, écrivait Le Devoir.  

La ministre de la Santé avançait même que d’ici un an, des IPS pourraient poser des diagnostics. Récemment, elle aurait demandé au CMQ de «regarder [cette] possibilité». Elle disait attendre une proposition «dans les prochaines semaines» de la part du Collège. 

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La Presse, elle, rapportait lundi que la ministre était déterminée à aller de l’avant avec l’élargissement du champ de pratique des IPS, quitte à l’imposer par une loi. 

L’accouchement des derniers règlements encadrant la pratique des IPS, effectifs depuis le 8 mars 2018, a été long et laborieux. Le CMQ s’est longtemps opposé à l’idée que les IPS puissent initier des traitements pour six maladies chroniques (diabète, hypertension, hypercholestérolémie, asthme, maladie pulmonaire obstructive chronique et hypothyroïdie), estimant qu’elles n’avaient pas la formation nécessaire. 

Les IPS ont finalement obtenu ce droit, mais comme elles ne peuvent pas poser de diagnostic, le patient doit obligatoirement rencontrer un médecin dans un délai de 30 jours suivant l’amorce du traitement par l’IPS.  

En entrevue au Soleil, lundi, le président du CMQ, le Dr Mauril Gaudreault, a indiqué qu’une proposition «pour alléger» cette règle sera soumise vendredi au conseil d’administration de l’ordre professionnel. «Les IPS et les médecins partenaires voient d’un bon œil la proposition qu’on va faire», a dit le DGaudreault, sans entrer dans les détails.  

«Le Collège est d’accord pour intensifier la collaboration interprofessionnelle dans le respect des compétences de tous […]. Mais on n’ira pas jusqu’à prôner l’autonomie complète des IPS», particulièrement en ce qui concerne la pose de diagnostic, a fait savoir le président du Collège. Pour lui, les IPS peuvent soigner des patients, mais «une fois le diagnostic posé».

À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), on souligne aussi que «poser un diagnostic, ce n’est pas banal». 

«L’autre préoccupation qu’on a, c’est que si on élargit ces pouvoirs-là, ça va s’installer comment dans l’organisation du système? Est-ce qu’on va vouloir faire travailler les IPS dans un cadre complètement isolé par rapport aux médecins, en silo? Nous, on ne veut vraiment pas ça, c’est notre crainte. Il faut travailler dans des équipes, c’est ça qui est l’avenir des soins de santé. […] Si on veut maximiser l’accès, il faut que tu travailles dans une structure où tout le monde est réuni, sinon tu vas simplement dédoubler les choses», a plaidé le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin.

En entrevue au Soleil trois semaines après sa nomination, la ministre McCann s’était dite d’avis que les IPS devaient pouvoir jouer leur rôle «pleinement». Un rôle qu’elles peuvent très bien jouer en dehors des murs des groupes de médecine familiale (GMF), avait-elle laissé entendre. «On est à l’ère numérique, on n’est pas obligé d’être dans le même édifice», disait Mme McCann. 

Les IPS prêtes à en faire plus

Dans un communiqué diffusé lundi, l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ) s’est réjouie de la volonté de la ministre de faire en sorte que les IPS puissent poser des diagnostics. «Ailleurs au pays, aucune restriction ne vient limiter la pose de diagnostic par nos consœurs. Or les IPS québécoises sont celles dont la formation est la plus longue», a rappelé la présidente de l’AIPSQ, Christine Laliberté, soulignant que les IPS ont «le jugement, la formation et la rigueur nécessaire à la pose de diagnostic».  

La Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) a elle aussi salué le souhait de la ministre d’élargir le champ de pratique des IPS. Selon elle, les modifications devront «impérativement tenir compte d’une réelle reconnaissance du droit de poser et de communiquer un diagnostic», sans obligation de voir un médecin si l’état du patient ne le requiert pas. 

Le syndicat croit également qu’il faudra «trouver des solutions aux barrières qui existent déjà pour les IPS». Il souligne que le rôle des IPS dans les milieux de soins est mal compris, que leur intégration est inadéquate et que l’accès à la formation en cours d’emploi est difficile, ce qui ne favorise pas l’attraction et la rétention de ces professionnelles. «Si le gouvernement souhaite voir le nombre d’IPS de près de 500 actuellement à 2000 en 2024, il devra également aplanir ces obstacles», a fait valoir dans un communiqué la présidente de la FIQ, Nancy Bédard.

L’intention du gouvernement Legault de faire plus de place aux IPS pour améliorer l’accès à la première ligne soulève d’autres questions, notamment en ce qui a trait à la survie des forfaits versés aux médecins pour la supervision de ces professionnelles dans les GMF. L’an dernier, la CAQ dénonçait que les médecins de famille se soient partagés près de 7 millions $ en 2017 pour superviser des IPS. «C’est une prime qui, pour nous, n’a pas lieu d’être», affirmait à La Presse le député de Lévis, François Paradis, alors porte-parole de la CAQ en matière de santé. 

En plus de ces forfaits, un médecin partenaire d’une IPS reçoit aussi des sommes pour compenser ses frais d’exploitation (loyer, secrétariat, achat de matériel). Des sommes que la CAQ jugeait justifiées l’an dernier. 

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L’OPPOSITION APPLAUDIT

Les partis d’opposition à l’Assemblée nationale applaudissent tous la ministre caquiste Danielle McCann dans sa volonté de donner plus de pouvoirs aux infirmières praticiennes spécialisées (IPS). 

«Ces infirmières peuvent et veulent en faire plus. Alors si la ministre réussit sa négociation avec les médecins, ce sera du positif pour les patients, c’est certain», commente le libéral André Fortin.

Il ne s’agit toutefois pas selon lui d’une révolution en santé, rappelant que le gouvernement libéral avait commencé à mettre en place ce type de mesures. M. Fortin critique toutefois les moyens que prend la CAQ pour y arriver, par exemple en voulant changer le mode de rémunération des médecins. 

Le député du Parti québécois Sylvain Gaudreault mentionne que «ça fait longtemps qu’on plaide pour ça», l’augmentation des tâches des IPS. Il se demande maintenant si la ministre va réellement passer à l’action et comment elle financera ces nouvelles mesures. 

Le solidaire Sol Zanetti se réjouit quant à lui de la possibilité d’«améliorer la qualité de vie des médecins en les déchargeant de tâches qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir faire». M. Zanetti aimerait que la ministre change profondément le mode de rémunération des médecins «pour qu’il y ait moins de paiement à l’acte, plus de salariat».  Patricia Cloutier