Le choix

CHRONIQUE / Lundi matin, 6 h 25. Élections fédérales : l’heure des choix a sonné. C’est le titre que je dois mettre en ligne. Je m’exécute, mais une partie de la phrase s’accroche dans ma tête et se met à y tourner en boucle. L’heure des choix a sonné. L’heure des choix a sonné… Ces cinq mots me hantent.

Oui, ce jour-là nous devions en faire un d’importance. Nous avions à tracer un X à côté d’un nom lié à une personne collée à un parti. Mais, il y avait autre chose.

Ces cinq mots me troublaient, car ils me ramenaient au geste posé trois jours plus tôt par un de nos bons amis. Un ami dont le nom n’a pas été surligné au marqueur jaune sur la liste des électeurs ayant voté dans sa circonscription. Les élections fédérales 2019, honnêtement, il n’en avait rien à foutre. Ses préoccupations se trouvaient à des années-lumière de l’avenir de Trudeau, de Scheer et des autres. Malgré tout, comme nous tous, il se trouvait en position de faire des choix. Notre vie n’est d’ailleurs qu’un enchaînement de choix divers. Une succession de grandes et de petites décisions. Et chacune a de l’impact. Sur notre quotidien, notre entourage, notre santé, notre travail, etc. Chaque fois, ça fait bouger une chose. Ça en ébranle une autre.

Vendredi, notre ami a fait tout un choix. Il a statué une fois pour toutes sur une question. Et ça a aura été sa dernière décision.

Ce jour-là, il a fait un X sur sa vie.

Pour lui, l’heure de la fin venait de sonner. Il en avait assez de souffrir. Le désespoir l’avait envahi.

On entend depuis des années que le suicide n’est pas une option. Triste est de constater que pour certains, mettre fin à ses jours pour abréger la souffrance fait réellement partie de l’équation. Aussi choquant, triste et déstabilisant que cela puisse paraître.

« Chaque personne est importante et doit obtenir de l’aide si elle en a besoin », peut-on lire partout.

Mais que fait-on quand l’aide sous toutes ses formes ne porte aucun fruit ? Quand le mal est plus que profondément ancré ? Quand aucune porte de sortie, même le plus petit des trous des serrures, n’est visible à l’œil de la personne désemparée ?

Cet ami, nous avons été nombreux à l’écouter, à l’encourager, à le motiver, à le consoler, à le provoquer, à le pousser, à le secouer, à le guider, à essayer de le comprendre, à l’accompagner, à l’aider, à le protéger, à lui parler, à tenter de le convaincre, à l’occuper ou à nous efforcer de lui changer les idées.

Les ressources, il les connaissait et il y avait accès. Mais la décision finale d’aller cogner à leur porte lui revenait. Même chose pour les spécialistes. Il les rencontrait, mais le choix des mots qu’il leur disait pour parler de son état lui appartenait.

Tous, nous lui avons dit et répété que le suicide ne devait jamais faire partie de ses plans. Que nous allions toujours être présents pour lui. Qu’un jour, il allait revoir la lumière au bout du tunnel. Qu’il possédait en lui la force de s’en sortir. Que même s’il ne le voyait pas, il avait en lui le pouvoir de changer les choses.

« Pense à tes filles, à tes parents... », qu’on insistait.

Malgré tous les filets que nous avons tendus autour de lui, il a réussi à passer à travers les mailles. Il venait d’avoir 50 ans.

L’heure des choix a sonné…

Il n’est pas toujours facile de faire le bon choix dans la vie. On tente toujours d’y aller pour le meilleur. De prendre la bonne direction. Notre ami souffrait terriblement depuis plus d’un an. Hospitalisé, il l’a été. Médicamenté, aussi.

Mais cela l’a-t-il vraiment aidé ?

Un encadrement encore plus serré, si cela était possible, lui aurait-il permis de retrouver sa dignité, l’espoir, le bonheur ?

Tellement de questions restent sans réponses.

Son départ est bien sûr un choc. Il nous a tous surpris. Mais ce qui reste le plus choquant, je trouve, c’est que malgré tous nos efforts, notre amour, notre amitié, nos bons mots, nos encouragements, nos exemples de résilience, bref, notre présence, la décision finale lui appartenait. Même si nous voulions tous le sauver, la volonté devait venir de lui. Ça, c’est lui qui devait le choisir.

Il y a des décisions dans la vie qui ne nous appartiennent pas. Suffit maintenant de l’accepter.

Même si c’est difficile, d’une tristesse incroyable et révoltant, nous n’avons pas le choix.