Le cinéaste Ryan Coogler a réfléchi longuement avant de se lancer dans la réalisation de «La panthère noire». «À partir du moment où tu dis oui, c’est fou. Que ça marche ou pas, ta vie va changer.»

La panthère noire en personne

CANNES — Ah! Cannes : les plages, la Méditerranée, le soleil éclatant... J’imagine. Je passe la très grande majorité de mon temps dans l’obscurité. Par contre, je peux vous décrire en long et en large l’interminable file qui serpentait dans les couloirs du Palais des festivals pour la classe de maître de Ryan Coogler jeudi après-midi (on a refusé du monde). Par pour rien que M. Panthère noire a été accueilli comme une rock star : il est un des jeunes réalisateurs les plus prometteurs depuis Xavier Dolan.

La cocarde rose à pois jaune de journaliste m’a permis, comme avec Clint Eastwood l’an dernier, de me faufiler à l’intérieur pour cette passionnante discussion de deux heures pilotée par l’universitaire et ex-critique Elvis Mitchell. 

Coogler ne fait pas de mystère de l’influence de ses parents dans sa carrière, notamment d’avoir vu avec eux, enfant, Boyz N the Hood (John Singleton) et Malcom X (Spike Lee). L’homme de 32 ans se destinait pourtant à une carrière d’athlète. À l’université, il doit toutefois suivre un cours de création littéraire. Sa prof lui conseille d’envisager un changement de carrière...

Alors qu’il est encore sur les bancs d’école, Forest Whitaker lui donne le feu vert à leur première rencontre. Ce sera le bouleversant Fruitvale Station (2013). Sylvester Stallone, pour sa part, lui a dit non la première fois pour Creed (2015). C’était avant que Fruitvale remporte le grand prix du jury à Sundance...

Le cinéaste a toutefois réfléchi longuement avant de se lancer dans la réalisation de La panthère noire. «À partir du moment où tu dis oui, c’est fou. Que ça marche ou pas, ta vie va changer.»

En effet. Son troisième long métrage a marqué l’histoire du cinéma. Pas en raison de ses recettes faramineuses, mais bien parce qu’il s’agit d’un film épique raconté du point de vue d’un noir. Coogler brise le moule des perceptions sur les Afro-Américains à l’écran. Mais aussi celle des femmes, aux rôles prédominants. «Elles sont plus importantes que les hommes dans la société de Black Panther.» Ce qui est aussi le cas dans les familles noires américaines, a souligné le natif d’Oakland à l’accent typique — une remarque chaudement applaudie. Sur le plan personnel, cet extraordinaire succès lui a permis de découvrir ses racines africaines.

De noir vêtu sauf une chemise blanche, le timide Coogler a disséqué La panthère noire au grand plaisir des festivaliers. On a ainsi pu apprendre qu’il a puisé à Timbuktu (2014) d’Abderrahmane Sissako «pour avoir un sentiment de ce qu’est l’Afrique maintenant». Mais l’inspiration majeure est venue des Parrain de Coppola «pour la relation père-fils et l’idée de la succession. Plusieurs portes se sont ouvertes dans ma tête.» Une influence qu’il a longtemps tenue secrète : «J’étais inquiet que les gens croient que nous visions trop haut.»

Le nous est important : «Je n’ai pas fait mes films tout seul.» Reste que tout est possible pour Ryan Coogler, qui est resté discret sur ses projets. Il n’écarte pas l’idée d’un scénario original. Un jour. «Il n’y a pas de honte à adapter, s’est-il justifié. Kubrick l’a fait toute sa vie.»

Ça, par contre, c’est viser très, très haut. 

* * *

Le 15 août 1990, l’auto de Viktor Tsoï percute un autobus et le chanteur rock, mort à 28 ans, entre dans la légende. Du moins celle de l’ex-URSS. Reste que son souvenir dérange à ce point le pouvoir actuel que Vladimir Poutine a fait arrêter puis assigné à résidence le réalisateur Kirill Serebrennikov (en conférence de presse, on a laissé une chaise vide avec son nom). Plus ça change... On comprend pourquoi : le superbe Leto (L’été) est un formidable hymne punk à la la liberté, à l’amitié et à l’amour. Un très beau film indépendant aussi, chaleureusement accueilli par la presse à Cannes.

Il aurait été facile pour Serebrennikov (Le disciple) de tourner un drame biographique. Le réalisateur et dramaturge russe a plutôt recréé l’effervescence de la scène rock underground de Leningrad au début des années 1980, tout en dépeignant les espoirs d’une génération en quête de renouveau à l’aube de la Perestroïka. Kino, le groupe de Tsoï, demeure très populaire en Russie, ont assuré les artisans du film.

L’été est traversé par une grande liberté de ton, entre comédie musicale, hommage à la Nouvelle Vague (dans l’esthétique noir et blanc réaliste et sa superbe photo, notamment) et drame romantique. 

Le réalisateur a placé au centre de son récit un délicat ménage à trois à la Jules et Jim. Mike Naoumenko (Roman Bilyk), guitariste doué et vedette locale qui carbure à Bowie, à Lou Reed et à Mark Bolan, partage ses nuits entre la scène et la belle Natacha (Irina Starshebaum). Jusqu’à ce que Viktor (Teo Yoo), musicien timide et poète naïf, entre dans leur vie. Partagé entre son désir de reconnaissance et son anxiété à se lancer, Mike va plutôt se glisser dans le rôle du mentor avec générosité et humilité.

Serebrennikov a réussi à traduire l’insouciance de la jeunesse, même dans un régime despotique, grâce à une mise en scène forte, axée sur la joie de vivre du trio et de la bande qui les entoure. Il y a bien quelques longueurs et répétitions, le film s’essouffle vers la fin, mais L’été vibre d’une énergie particulière, porté par le jeu naturel de ses interprètes. La trame sonore est évidemment formidable, de Bowie à Iggy Pop.

Encore plus formidable : L’été est un pied de nez à tous les régimes totalitaires. «Il n’y a aucune forme d’oppression qui peut mettre fin à la créativité des jeunes», comme l’a dit Teo Yoo en conférence de presse.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

En conférence de presse pour présenter le film «L'été», on a laissé une chaise vide avec le nom du réalisateur Kirill Serebrennikov, assigné à résidence en Russie.

***

LU 

Que l’engouement pour la réalité virtuelle ne se dément pas, selon Le film français. Il n’y a pas cette année, dans la sélection officielle, de court comme le stupéfiant Carne y arena d’Alejandro González Iñárritu. Mais au marché du film, l’espace Next permet de découvrir pas moins de 150 œuvres immersives. Un peu plus loin sur la plage, on offre The Wild Immersion, qui permet de voir des animaux dans leur milieu naturel — un concept qui a obtenu le soutien de la primatologue bien connue Jane Goodall. Une autre expérience proposée est inspirée du Ed Wood de Tim Burton et permet de pénétrer dans l’intimité d’un plateau de tournage où officie Bela Lugosi! Mentionnons que l’exploitation commerciale de tout ça n’en est qu’à ses balbutiements.

ENTENDU

À quelques reprises des festivaliers m’interpeller pour des laissez-passer — les journalistes n’en ont pas, malheureusement... Ce sont plutôt les participants au marché du film qui, parfois, s’en débarrassent. J’ai demandé à un couple qui venait d’en cueillir si ça fonctionnait : «Oui, toujours.» Du moins pour la séance du matin, sans vedettes ni montée des marches. Encore plus cette année puisqu’il s’agit d’une reprise de la projection gala de 22h. Depuis des années, le duo se poste sur la Croisette et sollicite gentiment les passants avec une pancarte (certaines sont de véritables œuvres d’art). Ils ne sont pas les seuls à y arriver, m’a confié la dame. «Nous sommes des dizaines à entrer.» Évidemment, ils se connaissent tous...

VU 

Plaire, aimer et courir vite qui marque le retour de Christophe Honoré en compétition, 11 ans après Les chansons d’amour. Hélas. Son histoire d’amour au temps du sida entre un écrivain fauché et un étudiant raté est un film verbeux, prétentieux et terriblement vain. Le réalisateur français suit des sentiers mille fois empruntés (tant chez les hétéros que les gais) sans rien apporter de nouveau. La mise en scène soignée et quelques moments humoristiques plus réussis ne peuvent faire oublier les longueurs et les imprécisions du scénario. Avec ses tirades grandiloquentes et plaquées, tout ça sonne horriblement faux. Son mélo lourd est d’un intérêt très limité. 

***

ON A VU

Leto, de Kirill Serebrennikov *** ½

Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré **