Une des cartes de l’atlas de Nicolas Vallard. Elle représente l’est de l’Amérique du Nord et met en scène Jacques Cartier et ses colons français.

La Nouvelle-France avant la Nouvelle-France

Lorsqu’il «explore» le golfe du Saint-Laurent, à l’été 1534, Jacques Cartier n’arrive pas dans un pays totalement inconnu. Des milliers de pêcheurs basques, normands ou bretons l’ont précédé sur les lieux. En Europe, la morue du «Nouveau Monde» est déjà devenue un met recherché. Finalement, le Nouveau Monde était plus ancien que prévu...

À une certaine époque, les petits Québécois apprenaient que Jacques Cartier avait «découvert» le Canada. Le pays était alors décrit comme un territoire vierge, où des indigènes gambadaient à moitié nus. Dans le classique Histoire du Canada, publié en 1915, on apprend «qu’à l’époque de sa découverte, le Canada n’est qu’une immense forêt sillonnée de cours d’eau». Les autochtones sont présentés comme des «sauvages», à la fois «gloutons», «imprévoyants», «fourbes», «lâches», «cruels» et j’en passe, sinon vous allez croire que j’exagère. (1)

Depuis, notre Histoire n’en finit plus de réévaluer l’image du «Nouveau Monde», à l’arrivée de Jacques Cartier. Dans son récent livre Une histoire de la Nouvelle-France, Laurier Turgeon tente de dénombrer les navires qui fréquentaient les «Terres neufves», avant même son arrivée. Grâce aux archives de plusieurs ports français, il évoque une flotte d’une centaine de navires de pêche, dès les années 1520. Et le nombre augmente encore, pour approcher 500 navires, en 1580. (2)

Bref, le «nouveau» monde appartient vite à de l’histoire ancienne.

Trop de poissons, pas assez d’eau

Dès le début des années 1500, l’Europe craque pour la morue des «Terres Neufves», salée ou dessalée. Dans les auberges parisiennes, la morue va bientôt figurer aux côtés de plats exotiques comme la «poule d’Afrique» (la pintade) et le «coscotons fromentés au gras» (le couscous). Il faut dire que l’Église interdit la viande durant 166 jours par année. De quoi se faire découvrir une passion dévorante pour le poisson… (3)

La morue de Terre-Neuve symbolise l’abondance quasi légendaire du Nouveau Monde. En 1497, l’explorateur Jean Cabot prétend qu’elle est si abondante qu’on peut la pêcher avec un simple panier descendu dans la mer. Pour sa part, l’Espagnol Francisco Lopez de Gomara écrit que les bancs de morues sont tellement denses qu’ils empêchent les navires d’avancer… Une histoire de pêche à prendre avec un grain de sel, quand on sait que ce Monsieur de Gomara n’est jamais allé à Terre-Neuve...

La morue deviendra vite un pilier de la présence française en Amérique. (4) De plus, elle s’impose comme «le met par excellence des gens de qualité: les politiciens, les administrateurs, les écrivains bref, les notables [...].» (5) Plus la chair est blanche, plus elle est considérée saine. Et plus elle vaut cher. Pour la rendre encore plus blanche, les marchands de poisson la passent dans des bains à l’eau de chaux avant de l’acheminer au marché.

Un peu de morue blanchie à la chaux pour le déjeuner, Madame la Comtesse?

Dès le début des années 1500, l’Europe craque pour la morue des «Terres Neufves», salée ou dessalée.

Les débuts de la vente sous pression

À propos de Jacques Cartier, l’historien Mario Mimeault va plus loin. Selon lui, il est probable qu’avant même son premier voyage «officiel» de 1534, Cartier s’est déjà rendu dans le Golfe, à bord d’un navire de pêche. Cela explique sa connaissance des noms de lieux comme le «Cap de Pratto», un nom basque qui sera remplacé par celui de «Percé». Au passage, Mario Mimeault rappelle que de nombreux pêcheurs fréquentent aussi les côtes de la Gaspésie. «Jean Alphonse, un confrère de Cartier, écrit qu’il y a plus de gens qui pêchent dans le Golfe du Saint-Laurent qu’à Terre-Neuve et que la morue y est de meilleure qualité», précise-t-il. (6)

Même les écrits de Jacques Cartier suggèrent plusieurs rencontres. En 1534, il croise un navire de La Rochelle. Sans parler des autochtones qui semblent très habitués aux Européens. En juillet, dans la Baie des Chaleurs, des Micmacs le pourchassent avec des fourrures accrochées à des perches. (7) Sur le coup, il semble que Cartier prenne peur. Il ne comprend pas que les «Indiens» le perçoivent comme un client potentiel. Le pauvre n’a pas l’habitude de la vente sous pression, dira-t-on…

D’accord. En 1534, de nombreux pêcheurs se rendent dans le «Nouveau Monde». Mais ça ne signifie pas que leur travail constitue une partie de plaisir. Souvent, le voyage dure entre six et huit mois. Et la traversée est particulièrement éprouvante entre l’Europe et le continent américain. Parlez-en à Jacques Cartier lui-même. En 1534, il traverse l’océan en 20 jours. Un record, qui mettra longtemps avant d’être battu. Par contre, en 1541, il lui faudra plus de deux mois pour parvenir jusqu’à la hauteur de Québec.

Pas étonnant qu’en moyenne, un passager sur 10 ne survit pas au voyage...

Le castor, ce héros

Au début des années 1500, les échanges entre les pêcheurs et les Amérindiens sont encore limités. On troque quelques fourrures contre des objets de fer ou de cuivre. Mais tout change à partir du milieu du siècle, avec la popularité grandissante du castor. Il faut dire que le castor, pratiquement disparu en Europe, reste auréolé de mystère. On le classe parmi les poissons, au même titre que la loutre ou le phoque! En 1558, un livre savant intitulé Histoire entière des poissons le décrit comme «ayant la tête d’un rat, les dents et la langue d’un cochon, les mâchoires d’un lièvre, le museau d’un chien et la queue d’une sole [plie]».

De nombreuses histoires fantastiques circulent sur le castor. Le défunt capitaine Bonhomme lui-même en aurait eu le souffle coupé. On raconte que lorsqu’il est poursuivi, «l’animal se coupe les testicules avec les dents et qu’il les abandonne à ses prédateurs pour se sauver». On dit aussi que sa queue se fige souvent dans les glaces, «ce qui en fait une proie facile pour les chasseurs». (8)

Plus le castor gagne en popularité, plus sa réputation s’améliore. Bientôt, on compare son intelligence à celle du singe. On croit qu’il tient des assemblées qui ressemble à une «République». Des voyageurs hollandais assurent que les castors les plus futés exercent la profession très officielle «d’inspecteur de digues»...

À partir des années 1570, la fourrure de castor triomphe. Elle se retrouve dans les deux tiers des chapeaux portés à Paris! «Dans la mesure où à peu près tout le monde en possède, c’est le nombre de castors présents dans un garde-robe qui marque la distinction sociale, écrit Laurier Turgeon. Les nobles et les grands bourgeois peuvent en avoir jusqu’à huit ou neuf […].»

Le nec plus ultra, c’est pourtant la peau de «castor gras», ainsi nommée parce qu’elle a été portée durant au moins un hiver par les Amérindiens et qu’elle est bien imbibée de sueur. Le consommateur du XVIe siècle apprécie ses qualités «feutrantes, isolantes et imperméables». La peau de castor qui n’a pas été portée par des Amérindiens vaut deux fois moins cher!

Toujours l’imbécile de quelqu’un

En 1541 et 1542, Jacques Cartier et François de la Rocque de Roberval tenteront sans succès de fonder une colonie à Cap-Rouge. Pourtant, dès les années 1550, il semble que des pêcheurs européens passent l’hiver sur le continent. Il veulent ainsi s’assurer les meilleurs havres de pêche et développer la traite des fourrures.

À la même époque, les échanges avec les autochtones prennent de l’essor. Dans le détroit de Belle Isle, à la hauteur de Blanc-Sablon, les Européens croisent des autochtones venus de la région de Québec [Stadaconé]. À 1100 kilomètres de distance! «[Dès les années 1580], on retrouve des objets européens jusque dans la région des Grands Lacs. Aussi loin que dans la vallée de l’Ohio,» assure Laurier Turgeon.

Au moment des échanges, chacun réussit à se convaincre qu’il profite de la stupidité ou de la naïveté de l’autre. Aux yeux des Européens, les «Indiens» sont de grands enfants. Ils estiment qu’on peut facilement les berner avec tout ce qui brille. À preuve, ils acceptent d’échanger leurs précieuses fourrures contre de la «camelote», de la «pacotille» et «des menus objets sans valeur». 

L’inverse est aussi vrai. La passion des Français pour les fourrures, en particulier celle du castor, étonne les Amérindiens. En l’échangeant contre des chaudrons de cuivre ou des perles de verre, ils ont l’impression de tromper ces nigauds barbus. Ils s’étonnent que les Français soient prêts à donner pratiquement n’importe quoi pour les obtenir… 

Notre Histoire n’en finit plus de réévaluer l’image du «Nouveau Monde», à l’arrivée de Jacques Cartier. Dans son récent livre «Une histoire de la Nouvelle-France», Laurier Turgeon tente de dénombrer les navires qui fréquentaient les «Terres neufves», avant même son arrivée.

Notes

(1) Histoire du Canada, Cours intermédiaire, Les clercs du Saint-Viateur, Ouvrage approuvé par le Ministère de l’Instruction publique, 1915.
(2) Laurier Turgeon, Une histoire de la Nouvelle-France, Français et Amérindiens au XVIsiècle, Belin, 2019.
(3) Les terre-neuvas, ces marins méconnus, Le Devoir, 31 décembre 2005.
(4) Mario Mimault, La pêche à la morue en Nouvelle-France, Septentrion, Québec, 2017.
(5) Laurier Turgeon, Une histoire de la Nouvelle-France, Français et Amérindiens au XVIe siècle, Belin, 2019.
(6) La pêche à la morue des Français d’Amérique du Nord de 1500 à 1763: un atout de la géopolitique française, Acadiensis, vol. XLVII, no 2 (été 1/automne 2018).
(7) Jacques Cartier, Relations originales du voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534, Presse de l’Université de Montréal, 1986.
(8) Laurier Turgeon, Une histoire de la Nouvelle-France, Français et Amérindiens au XVIsiècle, Belin, 2019.
(9) Une étude tente d’expliquer la disparition des villages iroquoiens, La Presse, 10 août 2017.
(10) Charles C. Mann, 1491, Nouvelles Révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, Albin Michel, 2007.