La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à Washington, le 14 décembre dernier

La ministre Chrystia Freeland personnalité du monde des affaires de l'année

OTTAWA - Ça va être compliqué. La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a fait passer ce message dans un long discours prononcé en août 2017, alors qu’elle énonçait les objectifs du Canada au début des négociations de l’accord de libre-échange nord-américain avec le Mexique et le gouvernement instable de Donald Trump.

«J’ai choisi mes mots avec le plus grand soin, parce qu’il n’était pas nécessaire d’être un grand scientifique pour anticiper qu’il y aurait des moments dramatiques», s’est souvenue Mme Freeland lors d’un entretien.

«Nous savions qu’il y aurait des moments où nous devrions boucler notre ceinture de sécurité et je pense que l’important était d’être préparé mentalement à ces moments-là, et de ne pas les laisser nous faire perdre le cap.»

En fin de compte, la ministre a dirigé les efforts du Canada pour assurer qu’un nouvel accord de libre-échange nord-américain soit conclu. Ce tour de force a valu à Mme Freeland le titre de personnalité canadienne du monde des affaires de l’année 2018.

La ministre a été le choix de 81 pour cent des responsables des salles de nouvelles interrogés par La Presse canadienne. La première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, a terminé deuxième avec près de 10 pour cent des voix.

Jeff Labow, responsable du cahier des affaires du «Globe and Mail», a fait valoir que Mme Freeland «avait sans aucun doute réussi à garder son calme, malgré tout ce que M. Trump écrivait sur Twitter, les mensonges, les changements de direction. Elle s’en est sortie avec un accord qu’on peut accepter.»

Hugo Fontaine, directeur de la section Affaires du quotidien «La Presse», a affirmé que Mme Freeland avait été «le visage et la voix» de l’équipe de négociation canadienne.

«Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit le mandat de renégocier un accord avec un partenaire commercial insatisfait et récalcitrant. Elle a fait preuve de leadership et de caractère tout au long des longs mois d’échanges parfois acrimonieux entre Ottawa et Washington.»

«Mme Freeland a dû relever l’immense défi d’affronter l’administration Trump dans un contexte où elle pouvait difficilement sortir gagnante», a pour sa part fait valoir le rédacteur en chef du «Nouvelliste», Stéphan Frappier.

«Toujours confiante»

La ministre Freeland a mené une négociation spasmodique marquée par les insultes personnelles que le président Trump a lancées contre le premier ministre Justin Trudeau et, éventuellement, contre elle. Mais elle a assuré qu’elle n’avait jamais été ébranlée par sa «conviction fondamentale» - «ce que j’ai vraiment ressenti dès la minute où le président a été élu» - qu’un accord sur l’ALENA était possible.

«Un de nos collègues m’a dit que, d’une manière ou d’une autre, je semblais toujours être un peu sereine. Je ne dirais pas que j’étais sereine, mais que j’étais toujours confiante.»

Mme Freeland a été prise au dépourvu lorsque le Mexique et les États-Unis ont conclu un accord parallèle en août, menaçant de marginaliser le Canada, à moins que celui-ci ne les rejoigne à la fin du mois de septembre. La ministre a interrompu son voyage dans trois pays européens et s’est dirigée vers Washington, où elle a passé la plus grande partie du mois suivant, pour discuter avec son homologue américain, le représentant américain au Commerce Robert Lighthizer.

M. Trump avait déjà injecté une intensité dramatique sans précédent dans les discussions. Il menaçait toujours de déchirer l’ALENA et avait accusé Justin Trudeau d’être «très malhonnête et faible» à la sortie d’un sommet du G7. Il lançait aussi fréquemment divers reproches aux agriculteurs canadiens et au système de gestion de l’offre. Le président américain avait en outre imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium canadiens et mexicains et évoqué une épée de Damoclès qui prenait la forme d’une taxe supplémentaire de 25 pour cent sur toutes les automobiles construites au Canada qui entraient aux États-Unis.

À la fin de septembre, quelques jours avant l’échéance imposée par les États-Unis, M. Trump avait déclaré lors d’une conférence de presse qu’il était «très mécontent des négociations et du style de négociation du Canada».

«Nous n’aimons pas beaucoup leur représentant», avait-il dit.

Le premier ministre Justin Trudeau a dit ne pas avoir été étonné d’entendre les plaintes visant l’équipe de négociation du Canada, dirigée par Mme Freeland.

«Lorsque vous êtes dans une négociation difficile et que l’autre personne se plaint de la qualité de vos négociateurs, ou de la dureté de vos négociateurs, ce n’est pas une raison pour changer de négociateur», a observé M. Trudeau lors d’une entrevue.

«C’est une raison pour acheter une bière à votre négociateur à la fin de la journée.»

Une «déterministe économique»

À l’époque, Mme Freeland a gardé son sang-froid.

En rétrospective, la ministre estime qu’elle a rapidement établi des repères pour elle-même et pour le Canada. Elle a commencé à préparer l’ALENA dès l’élection de M. Trump, deux mois avant de passer du poste de ministre du Commerce à celui des Affaires étrangères, réaménagé pour lui permettre de gérer directement les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis.

M. Trump croit peut-être maîtriser l’art des négociations, mais Mme Freeland pouvait compter sur le négociateur en chef du Canada, Steve Verheul. Mme Freeland et M. Verheul avaient fait équipe dans l’élaboration de la version finale de l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne à la fin de 2016, se rendant en Belgique pour affronter la région wallonne qui menaçait de faire dérailler le fruit de sept ans de négociations.

En se lançant dans les négociations de l’ALENA, M. Verheul a dit à Mme Freeland qu’ils devaient se rappeler une leçon importante. «Le pire dans une négociation commerciale est d’avoir une contrepartie faible ou incertaine, car vous ne pourrez pas obtenir un accord», a expliqué la ministre. «Ce que vous voulez vraiment de l’autre côté de la table, c’est quelqu’un de très intelligent. Parce qu’en fin de compte, ils seront capables, avec vous, d’identifier cette zone d’atterrissage où toutes les parties gagnent.»

Mme Freeland affirme être une «déterministe économique». En d’autres termes: «Si une chose a un sens du point de vue économique, elle aura tendance à se produire.»

Mme Freeland s’est donc concentrée sur M. Lighthizer. Même si le septuagénaire partageait l’idéologie protectionniste de M. Trump, il était dépourvu du sens du drame et de la fanfaronnade qui caractérise le président.

«Bob, à la fin de la journée, si on lui expliquait logiquement pourquoi il était dans son intérêt d’accepter quelque chose, il comprenait.»

Mme Freeland a souligné qu’il reste des points sur lesquels M. Lighthizer et elle sont toujours en désaccord à ce jour.

«Mais il est un véritable pro et il m’est apparu clairement, je dirais assez tôt, que malgré les très grandes différences qui existaient entre nos positions de départ, il serait un type avec lequel nous pourrions finalement conclure un marché.»

Tard dans la soirée du 30 septembre, alors que Mme Freeland était réunie avec son équipe dans le bureau de M. Trudeau, en face de la colline du Parlement, le Canada et les États-Unis ont mis fin au suspense et ont annoncé être parvenus à un accord.

Deux mois plus tard exactement, la ministre participait au sommet du G20 en Argentine. M. Lighthizer et elle, ainsi que leur homologue mexicain, Ildefonso Guajardo, se sont rangés aux côtés des trois dirigeants nord-américains lors de la signature officielle du nouveau pacte commercial.

M. Trump a tendu la main à Mme Freeland.

«Il a tenu à souligner cela, après la signature. J’ai toujours été très claire sur le fait qu’il y aurait des moments dramatiques», a rappelé Mme Freeland.

C’était très bien, mais elle s’est aussi souvenue d’autre chose.

«Je suis payée en dollars canadiens. Je travaille pour le peuple canadien. Et ceux que je cherche à défendre (...) sont les Canadiens, et c’est à leur jugement que je réponds», a-t-elle affirmé.

«C’est ce jugement qui compte pour moi.»