La malédiction de Don Quichotte vaincue à Cannes

Cannes — Quelques minutes avant la projection de «L'homme qui tua Don Quichotte» de Terry Gilliam, j'ai eu un doute : avec la malédiction qui poursuit ce long métrage, va-t-on enfin le voir? Oui! Même s'il n'est pas le chef-d'œuvre qu'on aurait aimé qu'il soit. Plutôt un film baroque rempli de fantaisie qui revisite avec beaucoup d'audace le classique de Cervantes.

C’était l’événement de cette dernière journée de la compétition, même si Quichotte n’en fait pas partie — il sera présenté samedi soir en clôture de cette 71e édition du Festival de Cannes. Ça se bousculait aux portes pour la représentation de presse, vendredi après-midi — la salle était beaucoup trop petite pour tous les journalistes qui voulaient y assister. 

Ce projet maudit, initié en 1989, a passé proche de ne jamais se concrétiser, il en était à sa sixième mouture, ou d’être projeté en salle (les tribunaux ont autorisé la sortie). Il est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt, qui auraient pu jouer le rôle du vieux fou. «J’ai mis 25 ans à venir à bout de ce film. Les gens raisonnables me disaient d’arrêter et de passer à autre chose... Mais je n’aime pas les gens raisonnables», a déclaré le réalisateur de Brazil en arrivant sur la Croisette.

La version Gilliam n’est pas un drame historique. Il a imaginé un réalisateur égocentrique dont le film de fin d’études portait sur le sujet. Toby (Adam Driver) revient sur les lieux du crime 10 ans plus tard. Son projet a causé des ravages dans le village: le cordonnier (Jonathan Pryce) qui jouait le chevalier est persuadé d’être Don Quichotte. Et prend Toby pour Sancho Panza.

Ce qui va entraîner le duo dans des aventures rocambolesques dans la recherche de leur Dulcinée (Joana Ribeiro), où Gilliam s’amuse à brouiller les frontières entre rêve, réalité et fiction. Driver et Pryce s’en donnent à cœur joie.

Reste que Gilliam, en reprenant l’essentiel des aventures du duo, a tellement essayé de leur trouver un contexte contemporain qu’il en perd le charme naïf des péripéties. Et il a la métaphore un peu lourde. Qui trop embrasse, mal étreint. 

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Vanessa Paradis a fait la joie des photographes sur la Croisette vendredi. L’actrice joue dans «Un couteau dans le cœur», pastiche des films noirs et de série B des années 70.

Je ne vois qu’une seule raison à l’ajout tardif d’Un couteau dans le cœur à la compétition : avoir Vanessa Paradis sur le tapis rouge. Ce pastiche des films noirs et de série B des années 70 dans l’univers des pornos gais à rabais ressemble exactement à ce qu’il parodie.

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Je sais bien que personne ne perd le sommeil, au Québec, sur l’identité du gagnant de la Palme d’or quand il n’y a pas de Québécois en lice — il y a tout de même Denis Villeneuve pour la décerner. Mais ici, c’est un petit jeu de spéculation qui commence dès la première projection. Et les commentaires habituels sur la compétition, à savoir que c’est moins relevé que par les années passées. Ce qui est le cas pour une fois. 

Cette 71e édition ne passera pas à l’histoire, côté cinéma. Côté vedettes non plus, qui se sont faites rares. Par contre, elle restera dans toutes les mémoires en raison des 84 femmes qui ont gravi les fameuses marches du théâtre Lumière. Le geste d’éclat symbolisait le nombre de réalisatrices en compétition depuis 1946, sur 1790... Le changement ne sera pas immédiat, mais il est irréversible.

Pas un grand cru, disions-nous. Et peu de films qui suscitent la controverse comme les autres années à part le Lars von Trier, présenté hors compétition de toute façon. Thierry Frémaux, le délégué général, nous promettait de l’audace, on est resté sur notre appétit sur cet aspect, sauf une exception: Leto de Kirill Serebrennikov.

Qui est pas mal mon favori pour la Palme d’or, ce qui serait un formidable pied de nez à Vladimir Poutine, vu que le réalisateur et dramaturge est assigné à résidence à Moscou. Même chose pour Jafar Pahani en Iran, mais je serais surpris que 3 visages se retrouve au palmarès.

Si le jury présidé par Cate Blanchett opte pour d’autres choix «politiques», il faudra surveiller le subversif BlacKkKlasman de Spike Lee, critique du racisme systémique américain à l’ère Trump; le puissant En guerre de Stéphane Brizé sur le capitalisme sauvage et le très beau Heureux comme Lazarre d’Alice Rohrwacher — si on veut récompenser une femme. Ces films pourraient fort bien obtenir le Grand Prix (la médaille d’argent) ou le Prix du jury (la médaille de bronze).

Peu importe ce qu’en pense la critique, c’est justement ce jury de neuf membres qui est souverain (et qui est soumis à ses propres dynamiques internes). Il peut avoir une tout autre lecture des 21 films en lice, plus artistique. Comme la maîtrise formelle de Pawel Pawlikowski avec Cold War. Allez savoir.

Par contre, pour les prix d’interprétation, il y a des incontournables: Zhao Tao dans Les éternels et Joanna Kulig dans Cold War chez les femmes; Vincent Lindon dans En guerre, Adriano Tardialo dans Heureux comme Lazarro et Marcello Fonte dans Dogman pour les hommes.

On verra bien samedi soir (à partir de 13h15 au Québec). Je vous tiens au courant. 

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

ON A VU

Leto (L’été) de Kirill Serebrennikov ***½

Se rokh (3 visages) de Jafar Pahani ***½

Lazaro Felice (Heureux comme Lazarre) d'Alice Rohrwacher ***½

Mankibi Kasoku (Une affaire de famille) de Kore-Eda Hirikazu ***½

BlacKkKlasman de Spike Lee ***½

The House That Jack Built de Lars von Trier ***½

En guerre de Stéphane Brizé ***½

Ahlat Agaci (Le poirier sauvage) de Nuri Bilge Ceylan ***

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell ***

Yomeddine d'A.B. Shawki ***

Zimna Wojna (Cold War) de Pawel Pawlikowski ***

Jiang Hu Er Nv (Les éternels) de Jia Zhang-Ke ***

Dogman de Matteo Garrone ***

Todos lo (Everbody Knows) d'Asghar Farhadi **½

Burning de Lee Chang-Dong **½

Ayka de Sergey Dvortsevoy **½

Capharnaüm de Nadine Labaki **½

Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez **½

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré **

Le livre d’image de Jean-Luc Godard **

Les filles du soleil d'Eva Husson **

Asako de Ryusuke Hamaguchi **