La fois où le capitalisme a failli mourir

Le 15 septembre 2008, la faillite du géant de la finance Lehman Brothers déclenche un mouvement de panique sur les marchés financiers. Au cours du mois qui va suivre, c’est tout le système capitaliste qui menace de s’effondrer. Un retour sur la crise financière en six dates clés.

7 septembre : «C’est quoi un prêt Ninja?»

En septembre 2008, un économiste compare la situation de l’économie américaine à celle d’un chat «coincé sur un toit brûlant et très aminci». La situation est encore aggravée par le fait que le chat a déjà utilisé «huit de ses neuf vies».

Après des années d’euphorie, l’Amérique se réveille en plein cauchemar. Des millions d’Américains n’arrivent plus à payer leur hypothèque. Dans certaines rues de Houston, de Las Vegas ou de Cleveland, on ne compte plus le nombre de maisons abandonnées. 

Bienvenue dans le monde fou des hypothèques à risque [subprime], qui conduit l’économie au bord de l’abîme. Quel cadeau empoisonné préférez-vous? Le prêt «ninja», consenti à celui qui n’a «pas de revenu, pas d’emploi, pas de garanties et pas de mise de fonds»? Ou le prêt à Option ARM? Grâce à lui, vous remboursez seulement quelques sous chaque mois, quitte à ce que votre dette échappe à tout contrôle.

«Il faut être idiot pour contracter ce genre de prêt. Mais c’est l’un de nos investissements les plus rentables», expliquait le caïd de la finance, John Devaney, dans une entrevue célèbre. [1] Grâce aux «idiots», Monsieur s’était payé une Rolls-Royce, un jet privé, une maison aux allures de château, un yacht de 143 pieds et quelques tableaux de Renoir, pour jouer les raffinés.

Mais la «bulle» immobilière a crevé. La Bourse dégringole. Le prix des maisons a baissé de 30 %. La panique gagne le secteur bancaire. Le 7 septembre, le gouvernement prend le contrôle des deux géants du prêt hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mack, pour éviter leur faillite catastrophique. 

Ça ne suffira pas.

Le 12 septembre, à New York, les grands banquiers de Wall Street sont convoqués par la Réserve fédérale à une rencontre extraordinaire. 

— Est-ce la réunion de la dernière chance? demande l’un d’eux.

— Non, répond un collègue. C’est l’heure du jugement.

15 septembre : La chute du «Gorille»

La nouvelle est tombée au petit matin : Lehman Brothers déclare faillite! Oui, Lehman, fondée en 1844. Un géant de 639 milliards $. La plus grande faillite de l’histoire des États-Unis. C’est le signal du sauve-qui-peut. Le Dow Jones plonge de 500 points (4,5 %).

Certes, les difficultés de Lehman Brothers étaient connues. Mais tout le monde croyait que le géant serait sauvé par le gouvernement, malgré ses 60 milliards $ de dettes. Surprise. «Nous n’avons jamais considéré qu’il était approprié d’utiliser l’argent des contribuables pour sauver Lehman Brothers», précise Henry Paulson, le secrétaire du Trésor des États-Unis.

La veille, la banque britannique Barclays a envisagé d’acheter le canard boiteux. Mais il fallait obtenir l’approbation des actionnaires. Trop long. On raconte que c’est le ministre britannique des Finances, Alistair Darling, qui a mis fin aux discussions. Pas question d’importer le «cancer» des hypothèques américaines en Grande-Bretagne. 

Avec le recul, il est possible que la personnalité du pdg de Lehman, Richard Fuld, alias «le gorille», n’ait pas arrangé les choses. [2] On dit qu’il dégage autant de chaleur humaine que le tiroir réfrigéré d’une morgue particulièrement glaciale. On raconte aussi à la blague qu’il avait décidé d’attribuer un prix de 100 $ à l’employé qui trouverait la meilleure idée pour économiser de l’argent durant la crise. À la fin, le prix avait été remporté par un jeune cadre qui a suggéré de réduire la récompense à 50 $.

Le 16 septembre 2008, c’est la panique pour les travailleurs de la bourse à Wall Street.

17 septembre : Qui sera le prochain?

Qui sera le prochain à sombrer? Merrill Lynch? Morgan Stanley? La rumeur veut que même Goldman Sachs se trouve en difficulté. 

Deux jours après la faillite de Lehman Brothers, les craintes se concentrent sur le géant de l’assurance American International Group. Un revirement ironique, quand on sait qu’à peine quelques jours auparavant, des agences comme Moody’s et Standard & Poor’s lui accordaient une cote de crédit AAA. 

Si la chute de Lehman a créé une immense onde de choc, celle d’AIG promet de ressembler à une bombe atomique. AIG, c’est la plus grosse compagnie d’assurance du monde. Elle ne se contente pas d’assurer votre maison. Elle assure aussi l’argent que vous prête la banque. Sauf que depuis le début de la crise, des millions d’hypothèques ne sont plus payées. AIG n’arrive plus à rembourser les milliards $ de prêts empoisonnés. 

Le 17 septembre, la Réserve fédérale américaine prend le contrôle d’AIG en y injectant 85 milliards $. Apparemment, la compagnie est devenue trop grosse pour faire faillite. Aussitôt, les questions surgissent. Pourquoi sauver le géant de l’assurance et pas Lehman Brothers, deux jours plus tôt? Encore aujourd’hui, l’affaire soulève la controverse.

À défaut de trouver la réponse, Wall Street garde le sens de l’humour. 

Question : Comment surnomme-t-on un courtier qui repasse cinq chemises, au début de la semaine?

Réponse : un optimiste.

29 septembre : «Surtout, ne prononcez pas le mot “panique”»

Selon Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale américaine, les marchés financiers se trouvent en état de «choc anaphylactique», comme dans le cas d’une allergie sévère. L’argent ne circule plus. L’économie menace de sombrer dans un état comateux.

Soudain, les émissions de télé consacrées à l’économie attirent des auditoires dignes du Super Bowl. Pour calmer les téléspectateurs, CNN bannit des ondes des mots et des expressions comme «chute libre», «panique» ou «effondrement». [3] Un consultant de CNBC affirme que l’auditoire est guidé «par le même instinct qui attire les curieux sur les lieux d’un accident d’automobile».

Le problème, c’est que très peu d’experts peuvent expliquer en termes simples les «produits financiers» qui ont précipité la crise. Par exemple, que dire des Credit Default Swaps*? Le magazine Newsweek les présente comme un «monstre», à mi-chemin entre l’assurance et le pari, qui permet d’assurer les prêts douteux. Un marché de 62 000 milliards $ qui a fini par avaler Wall Street. [4] 

Le pire est-il passé? Pas du tout. Le 29 septembre, la Chambre des représentants rejette un plan de sauvetage concocté en catastrophe par le gouvernement américain. Aussitôt, le Dow Jones perd 778 points (7 %). En moins d’un an, la valeur en bourse des entreprises américaines a baissé de 25 %. Ou de 4800 milliards $, si vous préférez. Mine de rien, cela représente trois fois et demie le PIB du Canada.

3 octobre : «Aussi populaire qu’une séance de torture»

Après des jours de tordage de bras, le Congrès des États-Unis finit par adopter un plan de sauvetage de 700 milliards $. On ne sait trop s’il s’agit d’une bonne nouvelle. «Les sondages indiquent que le plan est à peu près aussi populaire qu’une séance de torture», affirme sans rire le secrétaire au Trésor, Henry Paulson. [5]

Plus sérieusement, un sénateur classe les commentaires de ses électeurs en deux catégories. «Il y a ceux qui me disent “Non!” et ceux qui me disent “Jamais de la vie!”».

Beaucoup d’Américains s’indignent que le gouvernement dépense des milliards $ pour sauver Wall Street, alors que des milliers de gens perdent leur maison. Le comportement arrogant de plusieurs pdg n’arrange rien. Un jour, les dirigeants d’American International Group ne veulent pas renoncer à leurs bonus de 165 millions $, même si la compagnie vient d’être sauvée par l’argent public. Le lendemain, on apprend qu’un pdg a reçu une prime de décès d’un million $ même s’il est toujours vivant.

En octobre, le fabricant d’automobiles General Motors frôle le désastre. Des usines ferment. Des milliers d’ouvriers sont congédiés. Par mesure d’économie, même les piles des horloges ne sont plus remplacées. Mais cela n’empêche pas le pdg, Rick Wagoner, de se rendre à Washington en jet privé pour quémander de l’argent au gouvernement.

Un élu désabusé commente : «Il ressemble à un gars qui se rend à la soupe populaire en limousine».

Un dessin d’André-Philippe Côté, caricaturiste au Soleil, paru au lendemain de la faillite de Lehman Brothers.

7 octobre : «La pire crise financière depuis 1929»

Au début, l’Europe et le reste du monde se croient à l’abri. Le ministre des Finances allemand, Peter Steinbruck, affirme qu’il s’agit d’une crise purement américaine, causée par la philosophie «simpliste» du laisser-faire. Son homologue italien, Giulio Tremonti, assure que le système bancaire de son pays n’est pas menacé, «parce qu’on n’y parle pas anglais».

Mais les Européens comprennent vite que tout le système financier mondial est infecté. De plus, «la Grèce, la Finlande, la Belgique, le Danemark, la Grande-Bretagne, la France, l’Irlande et l’Espagne ont tous connu un boom immobilier plus important que celui des États-Unis». [6]

Dès le début d’octobre, le Fonds monétaire international (FMI) évoque «la pire crise financière depuis 1929». L’Union européenne, le Canada et les États-Unis abaissent leurs taux d’intérêt. Le 7, la Réserve fédérale américaine annonce un programme de prêt d’urgence de plusieurs centaines de milliards $.

La crise n’est pas finie. Loin de là. Elle va faire sombrer des pays entiers, notamment l’Islande ou la Grèce. Au Québec, elle va creuser un trou de 40 milliards $ dans les actifs de la Caisse de dépôt et placement. Partout, les finances publiques sont plongées dans le rouge.

Avec le temps, la Bourse repartira à la hausse. Les marchés s’apaiseront. Mais les ravages de la crise ne s’effaceront pas complètement. Steve Bannon, l’ancien conseiller du président Trump, assure que l’étincelle de la «révolution Trump» a surgi à ce moment-là. «La crise va cristalliser la colère contre les salaires qui stagnent, les inégalités, l’immigration et par-dessus tout, les élites et le gouvernement», écrit l’historien Adam Tooze, dans son livre Crashed. [7]

Plus tard, on dira que la crise était «évitable». [8] On accusera la déréglementation, le laisser-faire, voire la cupidité d’une économie aux allures de casino. En définitive, aucun dg ne sera condamné. Et si le monde financier paye plus de 200 milliards $ d’amende, les sommes ne sont pas déboursées par les dirigeants, mais plutôt par les actionnaires. [9] 

Dix ans plus tard, les premières victimes de la crise en sont toujours au même point. À la fin de 2017, malgré les milliards injectés dans la finance, pas moins de 4,4 millions d’Américains étaient encore coincés avec une hypothèque supérieure à la valeur de leur maison. [10] Ceux-là pourront vous répéter qu’une banque, «c’est une entreprise qui te prête un parapluie quand il fait beau et qui te le reprend quand il pleut.»

*En français, on utilise parfois la traduction «contrat d’échange de risque sur les défauts de paiement».

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NOTES

1. The Investors : How to Get Rich Trading «idiot» Loan, CNN Money, 2 mai 2007.

2. «Lehman Weekend» : the Biggest Bankruptcy in American History, Agence France Presse, 2 septembre 2018

3. Amid Market Turmoil, Some Journalist Try to Tone Down Emotion, The New York Times, 21 septembre 2008

4. The Monster That Ate Wall Street, Newsweek, 6 octobre 2008.

5. «Up to My Neck in This Crisis», The New York Times, 11 mai 2014

6. Crashed: How a Decade of Financial Crises Changed the World, Adam Tooze, Viking, 2018

7. idem

8. Financial Crisis Was Avoidable, Inquiry Finds, The New York Times, 26 janvier 2011

9. What We Learned From the Financial Crisis— And What We’ve Already Forgotten, Los Angeles Times, 6 septembre 2018

10. A Guide to the Financial Crisis — 10 years Later, The Washington Post, 10 septembre 2018