Ghislain Shaw et Martin Dubé, pêcheurs sur le crevettier Calypso, ont deux fois moins de crevette à pêcher que l’an dernier.

La crevette nordique se fait de plus en plus rare

RIVIÈRE-AU-RENARD — Les amateurs de crevette nordique dégusteront ce printemps un crustacé qui se fait de plus en plus rare dans le golfe du Saint-Laurent, au détriment des communautés qui en vivent.

Au port de Rivière-au-Renard, le capitaine Martin Dubé et l’homme de pont Ghislain Shaw font les dernières réparations au crevettier le Calypso, propriété des Micmacs de Gespeg. La pêche ouvre le 1er avril. «Ça va être une année plus courte, plus tranquille», dit M. Dubé. Son quota a diminué de moitié cette année, pour se fixer à 588 000 livres. Une bonne partie de son quota est dans la zone de Sept-Îles, très touchée par la diminution de la biomasse de crevette.

Au banc des accusés : le réchauffement de l’eau et la montée en flèche du sébaste. La crevette nordique, une espèce d’eau froide, prospère moins dans des eaux profondes dont la température a augmenté de 1°C ces dernières années. Les quantités de sébaste, un prédateur de la crevette, explosent dans le golfe. Pêches et Océans estime que ce poisson, sous moratoire depuis 1995, a gobé 160 000 tonnes de crevette en 2017.

Pour les pêcheurs de crevette du golfe, au Québec, dans les Maritimes et à Terre-Neuve, les prises autorisées se chiffrent à 17 337 tonnes en 2018, comparativement à 26 732 tonnes l’an dernier, soit une baisse de 35 %. C’est un retour aux bas niveaux du début des années 1990. De 2000 à 2015, les quotas sont toujours restés au-dessus ou proches des 30 000 tonnes.

Une baisse aussi brutale, «on n’a jamais vécu ça dans le golfe», dit Vincent Dupuis, président de la Coopérative des capitaines-propriétaires de la Gaspésie (CCPG). Les conséquences : moins de revenus pour les capitaines, les aides-pêcheurs, les travailleurs d’usines de transformation et les commerces et services du secteur, où ils dépenseront moins. La CCPG estime que sur 100 km de côte incluant Rivière-au-Renard, l’équivalent de 250 emplois à temps complet disparaîtra, dans une population de moins de 10 000 personnes. 

Les crevettiers, dont Martin Dubé, ont à cœur de négocier un prix au débarquement avantageux avec les usines de transformation. «Il faut que les prix montent. Ça peut compenser en partie les baisses de quotas», dit le capitaine. Il prévoit que le tiers de la flotte pourrait livrer ses prises à Terre-Neuve si les prix y sont meilleurs, aggravant l’impact économique en Gaspésie. Au moment d’écrire ces lignes, les crevettiers et les usines du grand Gaspé n’avaient pas encore trouvé de terrain d’entente. L’an dernier, le prix au débarquement moyen a été de 0,95 $ la livre.

Les contingents de crevette du golfe et de l’estuaire sont en baisse de 35 % par rapport à l’an dernier et de 45 % par rapport à 2015.

Pêcher le sébaste?

«La crevette ne s’enligne pas pour revenir en masse. C’est sûr qu’on va se mettre à pêcher le sébaste. On n’a pas le choix : la crevette, c’est cyclique», dit M. Dubé. Il pourrait capturer du sébaste sur son chalutier, à condition d’investir 150 000 $ à 200 000 $ pour adapter son équipement.

La CCPG souhaite protéger les emplois pendant la transition. «Si la pêche au sébaste rouvre, on va avoir besoin d’aides-pêcheurs, les transformateurs auront besoin d’employés d’usine», indique M. Dupuis. «Le ministre [des Pêches et des Océans, Dominic] LeBlanc nous a promis qu’on aurait une part du sébaste. On espère qu’il tienne ses promesses», ajoute-t-il.

Les usines tentent aussi de s’adapter. Fruits de mer de l’Est, de Matane, aura 3,5 millions de livres de crevette à transformer en 2018; c’était 7,5 millions l’an dernier. Pour compenser ce maigre contingent, l’usine traitera aussi du crabe. 

Les travailleurs de Fruits de mer de l’Est demeurent inquiets, rapporte la présidente du syndicat, Micheline D’Astous. «Grâce à la période de crabe, on a de grosses chances de se qualifier à l’assurance-emploi. Mais le nombre d’heures ne sera pas très élevé. Il y a des chances qu’on tombe dans le trou noir l’hiver prochain», une période sans prestations ni paie.

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Allan Guillemette pesait de la crevette à 12,50 $ la livre jeudi aux Produits de la mer Gaspéz’y, à Gaspé.

BIENTÔT PLUS CHÈRE?

GASPÉ — Le prix de la crevette au détail devrait grimper dans les prochains mois, estime un poissonnier de Gaspé. Gérald Fortin, propriétaire des Produits de la mer Gaspéz’y, vend sa crevette nordique décortiquée 12,50 $ la livre. «Ça va probablement monter. Mais on est pris dans un étau. Si je la vends 14 $ la livre, je suis sûr qu’on n’aura pas autant de clients.»

L’offre de crevette diminue à cause des baisses de quotas de 35 %, alors que la demande est stable, évalue M. Fortin. «Il va y avoir un effet de rareté, ajoute-t-il. Chaque année, les crevettiers [gaspésiens] parlent d’aller livrer leur crevette à Terre-Neuve. Cette année, ils vont le faire», croit-il, afin d’obtenir un meilleur prix au débarquement.

«Le plus gros problème, c’est comment on va faire pour avoir de la crevette une fois la pêche finie, pendant les huit mois après?» se demande M. Fortin, qui prévoit que les inventaires de ses fournisseurs vont être vite à sec.

En 2014 à Gaspé, la crevette nordique décortiquée coûtait environ 9 $ la livre dans des poissonneries de Gaspé, comparativement à 12,50 $ ou 13 $ la livre cette semaine. À Québec, les poissonniers vendaient cette même crevette entre 14 $ et 19 $ la livre ces derniers jours.