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Le docteur Alain Vadeboncoeur.
Le docteur Alain Vadeboncoeur.

Joyce Echaquan aurait pu être sauvée [VIDÉO]

Martin Lafrenière
Martin Lafrenière
Le Nouvelliste
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Si le personnel de l’urgence de l’hôpital de Joliette avait détecté l’état d’urgence dans lequel se trouvait Joyce Echaquan avant de la conduire en réanimation, la mort de la mère de famille aurait pu être évitée. Et l’inexpérience de l’employée au chevet de Mme Echaquan a vraisemblablement joué un rôle dans ce triste événement.

Cet avis est celui du docteur Alain Vadeboncoeur, l’urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal. Il a remis, à titre d’expert, un rapport lors de l’enquête du bureau du coroner concernant le décès de Mme Echaquan. En présentant le contenu de son rapport jeudi, le docteur Vadeboncoeur a raconté avoir visionné la deuxième vidéo prise de Joyce Echaquan dans laquelle elle a le teint pâle et semble inerte. Sa réaction immédiate est qu’elle paraissait décédée dès ce moment.

C’est une candidate à l’exercice de la profession d’infirmière qui veillait sur Joyce Echaquan. Le docteur Vadeboncoeur, sans lui reprocher quoi que ce soit, mentionne que la CEPI n’avait vraisemblablement pas l’expérience pour reconnaître l’urgence de la situation.

«Quand on voit une personne comme ça, on dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Cette reconnaissance déclenche le reste de la réaction. Comme il n’y a pas eu reconnaissance, il n’y a pas eu réaction rapide. Dans les premières 36 heures (de son séjour à l’urgence), elle est stable. Ensuite, elle tombe instable. C’est plus ou moins reconnu, cette instabilité. À ce moment, on aurait pu probablement éviter ce qui s’est passé par la suite. À partir du moment où elle va en réanimation, il est trop tard pour la sauver. On aurait pu éviter le décès», a déclaré le docteur Vadeboncoeur.

Cette vidéo se déroule entre 11 h 39 et 11 h 50. La patiente a pourtant été vue par une gastroentérologue à 11 h 35. À ce moment, le personnel juge qu’elle est stable, mais qu’elle répond peu. 

«Pendant la vidéo, il se passe quelque chose de très grave, elle est dans le coma, dit le docteur Vadeboncoeur. Donc, à 11 h 35, ça n’allait pas très bien.»

Joyce Echaquan est transférée en réanimation à 11h56. Les manœuvres de réanimation ont été bien faites, estime le docteur Vadeboncoeur, mais la patiente est décédée quelque 45 minutes plus tard.

Ce constat contraste avec l’agitation manifestée par Joyce Echaquan vers 10 h 30. Cela pouvait être causé par une hypoglycémie (détectée lors des manœuvres de réanimation) ou par une baisse de la capacité pulmonaire (causée par un oedème pulmonaire). Ces indices n’ont pas été perçus.

«À 10 h 30, il est encore temps. À 11 h 56, il est trop tard», dit le docteur Vadeboncoeur.

Oedème pulmonaire

Joyce Echaquan est décédée d’un oedème pulmonaire. L’autopsie pratiquée par le pathologiste Richard Fraser a démontré la présence d’une cardiopathie rhumatismale chronique active, une maladie du cœur très rare possiblement causée par une infection au streptocoque contractée il y a plusieurs années. C’est ce qui a causé l’oedème chez cette femme souffrant de cardiomyopathie depuis 2014.

«À l’autopsie, on se rend compte qu’elle avait beaucoup d’eau sur les poumons, quelque chose qui s’est développé dans l’heure ou dans les deux dernières heures de sa vie. La cause du décès est un oedème pulmonaire, de l’eau sur les poumons qui baisse son oxygène», a ajouté le docteur Vadeboncoeur.

Joyce Echaquan a reçu 2,2 litres de soluté. Le volume de liquide absorbé par le corps peut avoir une incidence sur la condition d’une patiente souffrant de problèmes cardiaques.

L’expert a toutefois précisé que les circonstances, mais aussi sa condition de base, expliquent sa mort. Dans son rapport, le médecin indique que plusieurs causes expliquent probablement son état. Premièrement, Joyce Echaquan avait une anomalie génétique. Son problème cardiaque a été diagnostiqué en 2014 quelques mois après un accouchement. Elle était une toxicomane épisodique, ce qui l’avait entre autres disqualifiée pour une greffe.

Mme Echaquan souffrait également de diabète, d’anémie et d’un trouble de la personnalité limite.

Selon le docteur Vadeboncoeur, Joyce Echaquan a reçu plusieurs sédatifs, en doses substantielles, mais pas énormes. La sédation a pu contribuer à la baisse de ventilation.

Confusion dans les notes

L’expert de l’enquête a observé une certaine confusion dans les notes prises par le personnel. Aux mêmes heures, on lit que la patiente est calme et crie. Selon le docteur Vadeboncoeur, il arrive que les notes des infirmières ne soient pas inscrites en temps réel en raison du travail à accomplir d’abord auprès des patients.

Aucune concentration toxique

Selon le rapport d’expertise toxicologique produit par Anthony Gélinas, les substances analysées dans le sang de Joyce Echaquan après son décès ne démontrent aucune concentration toxique.

Ce chimiste-toxicologue judiciaire a analysé cinq substances, dont de la morphine, de l’Haldol et de l’acétaminophène. Toutes les concentrations étaient d’ordre thérapeutique.

Elle n’avait aucune trace d’alcool et une concentration circonstancielle de THC.

Selon la liste de médicaments au dossier de Mme Echaquan, M. Gélinas est d’avis que cette dernière était assez fortement médicamentée.

«On aurait dû prendre Mme Echaquan plus au sérieux»

L’intervention du personnel infirmier, la  publication de la vidéo et la mort de Joyce Echaquan forment un tout, selon l’ex-cheffe de l’urgence de l’hôpital de Joliette.

Josée Roch a fini son témoignage jeudi matin à l’enquête du coroner sur le décès de Mme Echaquan. Questionnée à savoir si la conduite du personnel entendue dans la vidéo a banalisé ce qu’elle vivait et a entraîné une négligence des soins, Mme Roch a eu cette réponse.

«C’est ce que je crois. On aurait dû prendre Mme Echaquan plus au sérieux.»

À l’instar de son assistante, Mme Roch n’a jamais vu le tableau des prérequis encadrant le rôle des candidates à l’exercice de la profession d’infirmière. Par rapport au règlement interne interdisant aux CEPI ayant une formation collégiale de travailler à l’urgence, Mme Roch a indiqué avoir eu l’autorisation de la direction pour les accueillir.

Josée Roch a terminé son témoignage jeudi matin.

Par ailleurs, Josée Roch a admis avoir parlé à deux autres témoins mardi soir, soit avant leur passage devant la coroner Géhane Kamel. Les trois personnes ont covoituré pour se déplacer à Trois-Rivières. Elle a soutenu ne jamais avoir convenu d’une entente avec les autres témoins sur quoi dire et quoi ne pas dire lors de leur témoignage. Après avoir été talonnée par l’avocat du bureau du coroner, Me Dave Kimpton, elle a admis avoir discuté de la CEPI au chevet de Mme Echaquan et de l’infirmière congédiée.

Melissa Djadi, pharmacienne de l’hôpital de Joliette, a dit jeudi que Joyce Echaquan a reçu une dose d’un médicament pour calmer les patients agités. Ce médicament peut provoquer de l’hypotension et augmenter le risque d’arythmie. 

Joyce Echaquan a reçu cinq doses de médicament, dont de la morphine, en un peu plus de huit heures le 28 septembre 2020, jour de son décès. Selon la pharmacienne, un patient qui reçoit de la morphine doit recevoir une surveillance, car ce médicament peut avoir un effet sur le rythme respiratoire.

L’enquête se poursuit vendredi au palais de justice de Trois-Rivières.