S’il y a des ados au Québec qui en ont marre de vivre constamment avec leurs parents durant la pandémie, des résidants de Portage ont bien hâte eux de revoir papa ou maman après deux mois.
S’il y a des ados au Québec qui en ont marre de vivre constamment avec leurs parents durant la pandémie, des résidants de Portage ont bien hâte eux de revoir papa ou maman après deux mois.

Jeunes, toxicomanes et confinés

Le Soleil est allé à la rencontre de jeunes du centre de réadaptation Portage de Saint-Malachie. Les copains ont beau être confinés à la maison avec leurs parents et ne pouvoir faire de gros party, le défi que doivent relever les ados de 14 à 17 ans admis au centre de réadaptation en toxicomanie Portage, à Saint-Malachie, n’est pas moindre pour autant. Les sorties suspendues à cause de la pandémie, le «test de l’extérieur» manquent à William. Ainsi que du temps en solitaire, loin de la vie de groupe.

Le garçon fait depuis un an des allers-retours entre la maison et le centre résidentiel de réadaptation situé au pied de l’ancienne station de ski La Crapaudière, dans Chaudière-Appalaches.

Je m’y suis rendue lundi après-midi. Les entretiens avec les jeunes et le directeur du centre se sont déroulés à l’extérieur. 

«Être abstinent ici, c’est pas comme dehors. Lors des sorties, tu dois prendre des décisions, te tester.» William reconnaît que les contraintes qu’ajoute la pandémie l’incitent à travailler plus fort sur lui-même.

À la mi-mars, les visites et les retours à la maison le temps d’une fin de semaine ont été arrêtés. Même les sorties à la piscine ou à l’aréna, deux villages plus loin et en compagnie du prof d’éducation physique, ne sont plus possibles. 

Heureusement, l’espace ne manque pas à Portage. Il y a le terrain de volleyball, de soccer, la montagne, la rivière Etchemin qui coule tout près. 

Les visites de la famille ou d’amis «positifs» ont pu reprendre la semaine dernière. Lors de notre passage au centre, un fils et son père jasaient autour d’une table à pique-nique. Tous deux portaient un masque. Un petit territoire «d’intimité» avait été délimité. 

S’il y a des ados au Québec qui en ont marre de vivre constamment avec leurs parents durant la pandémie, des résidants de Portage ont bien hâte eux de revoir papa ou maman après deux mois. Zoom et les contacts virtuels ont leurs limites.

Comme d’autres résidants du centre, William sait ce qu’était la vie à Portage avant la pandémie et ce qui a dû être modifié pour y faire face sans interrompre le programme clinique, sans délaisser la scolarisation et sans compromettre la santé des adolescents et celle du personnel. 

Mégan, 17 ans, vit une situation similaire. Elle est revenue au centre Portage durant la période de confinement. «Au lieu d’être confinée à la maison et de ne rien faire, autant travailler sur soi.» 

La jeune fille a été placée en quarantaine à son retour à Saint-Malachie. «Ç’a été tough. Heureusement qu’il y avait Zoom pour des réunions avec le groupe.»

Peut-être que cette fois-ci, elle passera à travers les six phases de la thérapie qui s’étire sur six mois. «C’est pas long six mois dans une vie. J’ai pas consommé, j’ai pas touché à rien depuis le 10 décembre», dit-elle fièrement. 

En cinquième secondaire, Mégan souhaite devenir infirmière auxiliaire. 

À 16 ans, Dylan raconte qu’il avait le choix entre le centre de réadaptation et le centre jeunesse. «Portage à 16 ans plutôt que la prison à 18.» Il apprécie la confiance que les intervenants de Portage témoignent aux jeunes. Dylan dit apprendre à rire et à jaser autour d’un feu de camp plutôt que de consommer. Il voudrait devenir mécanicien de chantier.

«La pandémie ne diminue pourtant pas les dépendances. Or les admissions pour la réadaptation sont en chute. Dans quel état va-t-on retrouver les jeunes après la crise?» se demande le directeur par intérim centre de réadaptation en toxicomanie Portage de Saint-Malachie, François Lemieux.

François Lemieux, le directeur par intérim du centre de réadaptation de Saint-Malachie, avait vingt-huit garçons et filles sur son site lorsque l’état d’urgence sanitaire a été décrété à la mi-mars. 

Pour tenir loin d’eux la COVID-19, lui et son équipe ont dû bien sûr déployer des mesures d’hygiène, revoir la reconfiguration des espaces communs, prévoir des lieux de quarantaine pour les nouveaux arrivants, mais le plus délicat était d’interrompre les visites et les sorties des jeunes. 

«Il n’y a pas eu de rébellion, mais ç’a chialé. Ils étaient mécontents», rapporte M. Lemieux en entrevue. 

Retourner chez eux n’était pas une bien meilleure option. «Tu vas t’en aller où? Dans le sous-sol de maman? Le party n’est pas à Québec.» 

Pour éviter que les gars et les filles pensent qu’il exagère et les brime injustement, M. Lemieux a fait brancher le téléviseur de 50 pouces pour qu’ils puissent écouter la conférence de presse de 13h des Legault-­Arruda-McCann et les bulletins de nouvelles.

«Je voulais qu’ils prennent conscience de ce qui se passe dans le monde. Certains sont déjà allés à New York. Ils constataient bien que la ville n’était plus la même avec la pandémie.» Les ados auraient pris goût à suivre l’actualité.

Bien sûr, la pandémie crée de l’angoisse chez certains qui s’inquiètent pour la santé de leurs parents et de leurs grands-parents. La direction a jugé que les informer valait mieux que les tenir dans l’ignorance. 

Le directeur juge que les jeunes ont été bons. «Ils ont participé. Au ménage notamment. Ils ont compris qu’on avait un défi à relever et qu’il fallait se serrer les coudes pour y parvenir. Ils ont fait preuve d’une belle maturité.»

William, Mégan, Dylan et Jonathan estiment en effet que les circonstances particulières imposées par la crise sanitaire les ont soudés davantage.

Jusqu’à maintenant, aucun cas de COVID-19 au centre. «On est chanceux. On est à la campagne et non au centre-ville de Mont­réal. Le personnel est dans la région et ne prend pas le transport en commun pour venir travailler.»

Les jeunes, qui proviennent de milieux socio-économiques riches et pauvres, sont pour leur part de Québec, de Chaudière-Appalaches, du Saguenay-Lac-Saint-Jean, du centre du Québec, de la Gaspésie, de la Côte-Nord, de l’Abitibi.

Privés de sorties et de visites, ils ont eu recours au téléphone et à la plateforme Zoom pour conserver les contacts autorisés avec la famille et les proches. Portage a apporté son soutien aux familles par les mêmes moyens.

Quand ils arrivent à Saint-Malachie, les ados sont sevrés. Certains arrivent de l’hôpital où ils avaient été admis intoxiqués, explique le directeur. «Ils viennent ici pour apprendre à se connaître, à vivre sans drogue, sans alcool et sans boucane.»

M. Lemieux indique que les sorties font partie du processus de thérapie. Elles sont planifiées et le jeune se fixe des objectifs. À son retour, son intervenant fera le suivi. «Les parents déroulent parfois le tapis rouge pour leur “pauvre petit” en visite. Ils sont plus permissifs. Ici, le tapis est gris.»

M. Lemieux, qui travaille pour Portage depuis 21 ans, ne peut présumer qui restera au centre de réadaptation pendant six mois. Environ 45 % des jeunes admis au centre complètent leur thérapie.

«Ce n’est pas un échec. La vie de l’ado n’est pas non plus finie parce qu’il part parce qu’il s’ennuie de sa petite blonde ou de sa mère, ou qu’il n’est pas capable d’arrêter de consommer. Il a fait un bout de chemin, il va retenir des choses de son séjour à Portage.»

Le directeur s’inquiète pour les jeunes qui ont des problèmes de toxicomanie et qui ne vont pas chercher de l’aide. À Portage, les services sont gratuits. Le centre est subventionné par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

 Selon M. Lemieux, la toxicomanie passe présentement sous le radar.

«La pandémie ne diminue pourtant pas les dépendances. Or les admissions pour la réadaptation sont en chute. Dans quel état va-t-on retrouver les jeunes après la crise?»

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L'ENVOL À DISTANCE 

Un jeune n’échappe pas au cours de français, de maths ou d’anglais parce qu’il se retrouve dans un centre de réadaptation pour toxicomanes. Pandémie ou non.

Comme d’autres élèves du secondaire au Québec, les adolescents qui résident présentement au centre Portage de Saint-Malachie n’ont plus de cours en classe.

La petite équipe de l’école l’Envol, installée normalement dans les locaux de Portage, garde cependant le contact avec eux, fournit le matériel pour que les élèves progressent dans leurs apprentissages, répond à leurs questions, effectue les évaluations et les suivis avec ordinateurs et tablettes. Une conseillère en orientation est toujours aussi en lien avec les jeunes.

Contrairement à d’autres écoles au Québec, Portage et la commission scolaire Côte-du-Sud avaient les équipements nécessaires pour accompagner les élèves même si les profs ne sont pas en classe.

Éric Bolduc est directeur de la petite école secondaire l’Envol (40 élèves maximum), et de deux écoles primaires. Il explique qu’habituellement, les ados de Portage ont deux périodes d’enseignement de 60 minutes le matin, et deux autres en après-midi, et ce, cinq jours par semaine.

Les autres heures de la journée d’un résidant du centre sont consacrées à la thérapie, à des corvées, à des réunions, à des ateliers.

Avec la pandémie, c’est maintenant 4 jours par semaine, deux heures par jour. 

Les ados n’ont pas pour autant le loisir de se lever à midi, de se coucher à 3h du matin et de passer leur journée sur les réseaux sociaux ou à regarder des films sur Netflix.

Certains réclament plus d’école. Ils ne manifestent toutefois pas tous le même manque et la soif d’apprendre. 

À l’Envol, le personnel ne travaille pas comme dans d’autres écoles secondaires. «Les élèves arrivent, partent, reviennent. Il y en a des hyperperformants et d’autres qui n’ont pas atteint le niveau primaire», indique M. Bolduc.

Les enseignantes, qui ont également une formation en adaptation scolaire, doivent être d’une grande patience et faire un suivi serré du dossier de chaque jeune. Les élèves proviennent de différentes écoles du Québec et le parcours de certains a été chaotique et parsemé d’échecs.

Comme d’autres écoles secondaires, l’Envol compte des élèves qui en demandent toujours plus, et d’autres qui ont constamment besoin d’être poussés. À Portage, en l’absence des parents, les intervenants et les enseignants s’en chargent. 

«Lorsqu’il n’y a pas de consommation, il y a de super belles réussites», constate M. Bolduc. Brigitte Breton