Jean-Guy Talbot ne se berce pas d’illusions: il sait que ce sera difficile pour son club en séries éliminatoires.
Jean-Guy Talbot ne se berce pas d’illusions: il sait que ce sera difficile pour son club en séries éliminatoires.

Jean-Guy Talbot: le CH tatoué... sur le masque

Louis-Simon Gauthier
Louis-Simon Gauthier
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Jean-Guy Talbot a déjà eu de meilleures jambes, mais il a encore toute sa tête. Du hockey au mois d’août? Pas de problème! À 88 ans, l’un des doyens du Canadien se promet de regarder tous les matchs de son club. Il a le CH tatoué sur le cœur... et sur son masque.

Avec sa femme Pierrette, il nous accueille à sa maison de Sainte-Marthe-du-Cap, sur le bord du fleuve. C’était autrefois la résidence d’été du couple, où il se retirait de la jungle montréalaise entre les saisons dans la LNH. Les deux y habitent aujourd’hui à temps plein. Toujours aussi heureux et émerveillés par la beauté des lieux.

C’est de là qu’ils suivront les éliminatoires. Alors, M. Talbot, est-ce que le Canadien a une chance légitime de battre Pittsburgh?

Il enfile son masque aux couleurs du tricolore... le logo à l’envers! Il rigole. Signe précurseur de ce qui attend l’équipe de Claude Julien dans sa bulle torontoise?

«Les Penguins gagneront en 4. Il nous manque des défenseurs. Encaisser des buts rapidement, comme on l’a fait contre Toronto mardi, ça aide pas. Il faudrait jouer un peu plus serré», analyse cet ancien arrière, reconnu pour son jeu physique.

«Cale Fleury, je l’aime bien. Il a un bon lancer et c’est pas un peureux! Sauf qu’il doit jouer pour apprendre...»

Et qui marquera les buts? «Je sais que c’est facile à dire après, mais ils auraient dû garder Kovalchuk. Il était l’un des seuls à pouvoir le faire régulièrement.»

Pas d’astérisque, des sacrifices

Jean-Guy Talbot a porté l’uniforme de cinq équipes de la LNH pendant sa longue et fructueuse carrière. On comprend toutefois que le club de son cœur reste et restera le Canadien, avec qui il a joué 12 ans et soulevé la coupe Stanley à sept reprises.

Avec Don Marshall, il est l’un des survivants de la fameuse séquence des cinq championnats (1956 à 1960).

Il avait 60 ans au moment de la dernière conquête du Tricolore, en 1993. «Est-ce que je vais les revoir gagner de mon vivant? Disons que ça va prendre des changements... Je sais que plusieurs voudraient qu’ils remportent la loterie Alexis Lafrenière. D’un autre côté, on ne peut pas se fier là-dessus pour bâtir l’équipe, à cause des probabilités. Gagner en séries, c’est tout ce qui compte!»

Pas d’astérisque, donc, au côté du nom des futurs champions qui seront proclamés au mois d’octobre. «Ça aura la même valeur, même que ce sera plus difficile. Ce ne sera pas un championnat normal, mais les gars veulent ça. Demandez à Marcel Dionne ou Gilbert Perreault: ils voudraient avoir une dernière opportunité pour essayer d’en gagner une. Et ils la mériteraient!»

Le neveu de M. Talbot, Michel Cormier Jr, figure parmi les 40 officiels choisis par la LNH pour travailler dans les bulles de Toronto et Edmonton, où se dérouleront les séries. Il aura une bonne pensée pour lui ainsi que pour tous les joueurs des 24 équipes qualifiées.

«Oui ils sont bien payés, oui ils s’en vont tous à l’hôtel, mais ce sont quand même de gros sacrifices. Les joueurs des équipes finalistes ne verront pas les membres de leur famille pendant deux mois!»

À bas les clichés!

Jean-Guy Talbot tient en haute estime les joueurs dont la routine a été modifiée pendant la pandémie. Pas facile de recommencer à jouer, quatre mois et demi plus tard, en débarquant directement dans les séries!

À l’époque où il jouait, on conseillait aux athlètes de prendre un mois de repos avant de reprendre l’entraînement. Non, ce ne sont pas tous les joueurs qui arrivaient au camp avec 25 livres en trop!

«Je commençais mon entraînement autour du 3 août. J’allais à mon aréna au Cap-de-la-Madeleine à 6 h chaque matin, avec ma femme. Je marchais ensuite un 18 trous au Club de golf Du Moulin, avant de sauter dans la piscine en revenant à la maison, avec les enfants. J’ai été un des premiers à me faire construire ça! Il avait fallu que je la commande de Toronto.»

Il faisait aussi du vélo, mais stationnaire. «Le long de la 138, c’était dangereux. Trop de trafic.»

Talbot gardait cette discipline pendant quelques semaines, avant de se pointer à Montréal. «Je n’avais pas le choix, si je voulais suivre. Pendant les pratiques, j’étais confronté à Jean Béliveau et Maurice Richard. Tu avais intérêt à être bien préparé!»

La discipline, voilà un sujet qui reviendra dans les manchettes au cours des prochaines semaines. «Ça devra être strict, si on veut que les séries soient un succès. Je me souviens que dans mon temps, dans le vestiaire des Red Wings, ça fumait! Il y avait un cendrier. Pas chez les Canadiens», sourit le Trifluvien.

L’ennui, le deuil

Les trois enfants de Jean-Guy Talbot vivent aux États-Unis, où lui et sa femme ont habité pendant plusieurs années, hockey oblige.

Depuis le mois de mars, la famille se limite à des réunions par FaceTime. Bientôt nonagénaire, l’ancien numéro 17 s’en tire heureusement plutôt bien dans le monde numérique.

«J’ai tout ce qu’il me faut, je suis pas pire pour mon âge! Je peux continuer à voir mes six petites-filles et mon arrière-petite-fille, sauf qu’on a aussi hâte de se voir en personne. Un de mes fils vit dans l’État de New York, je vais souvent chez lui en voiture. Je suis encore capable!»

N’empêche, il a perdu un ami très proche avec le décès d’Henri Richard, en mars dernier. Lui et le Pocket Rocket étaient inséparables, les deux couples partageaient les bons moments.

«On était deux p’tits haïssables, des joueurs de tours! Ça m’a beaucoup attristé de ne pas pouvoir me déplacer pour ses funérailles, à cause de la pandémie.»

Il pense aussi à Eddie Shack, l’ancien des Leafs, qui a rendu l’âme le 25 juillet. «Un gars différent des autres, toujours en folie! C’était un comédien. Quand j’ai vu les joueurs de Montréal et Toronto un à côté de l’autre, mardi sur la glace, je me suis dit que jamais on n’aurait pu faire ça dans les années 50. La bataille aurait éclaté!»

M. Talbot a eu une belle vie, même si les dernières années ont été ponctuées de défis. «J’ai passé proche de mourir trois fois, il y a eu des bouts moins drôles. Je ne suis pas à 100 % aujourd’hui, mais je peux me dépanner. J’ai des beaux et de bons enfants, de bons amis aussi. On est chanceux.»

Il a hâte à l’inauguration du nouveau Colisée, au District 55 de Trois-Rivières. Même si cette ouverture coïncidera avec la démolition de l’aréna qui porte son nom, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine. Le vieux Colisée du parc de l’Exposition sera quant à lui rebaptisé Colisée Jean-Guy Talbot, au cours des prochains mois.

«Mon aréna, il faut le démolir, il n’est plus sécuritaire. J’ai fait le tour avec un ingénieur: si quelque chose lâche, ça pourrait blesser du monde. Au moins, je m’en serai servi longtemps!»

Il n’est pas malheureux que son nom déménage de l’autre côté de la rivière Saint-Maurice. «Au contraire, parce que j’ai joué aussi dans le vieux Colisée à ma dernière année junior. À l’époque, on l’appelait le nouveau Colisée, il venait juste d’ouvrir et on partait de l’aréna Laviolette, sur la rue Sainte-Cécile, pour aller dans cette nouvelle bâtisse.»

Après une heure de discussions, nous ne connaissions toujours pas son équipe favorite pour enlever les grands honneurs. «J’y vais avec Washington ou Tampa Bay. Mais je vais encourager le Canadien!»