Émilie Simard, chef de service aux enfants hébergés, et Francine Bronsard, travailleuse sociale et psychothérapeute au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec.

Habitudes sexuelles: un questionnaire choque des personnes en processus d'adoption

Trois-Rivières — À quelle fréquence vous masturbez-vous? Est-ce qu’il arrive à votre conjoint d’éjaculer sans avoir une érection complète et dure? Est-ce que la pénétration est impossible parce que vous manquez de lubrification ou à cause de la contraction de votre vagin? Pouvez-vous atteindre l’orgasme par la stimulation de vos organes génitaux à l’aide d’un vibrateur ou d’autres moyens, tels que l’eau courante, frottement d’un objet, etc?

Ces quelques questions ne sont pas tirées d’un questionnaire à remplir au sortir d’une rencontre chez un sexologue. Elles font partie d’une série de 26 questions de même nature à laquelle doivent se soumettre, depuis environ six mois, tous les couples de la Mauricie et du Centre-du-Québec qui souhaitent procéder à l’adoption d’un enfant par le biais de la banque mixte de la Direction de la protection de la jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec. Un questionnaire qui a fait grandement sursauter un couple en particulier, qui se questionne aujourd’hui sur ses réelles intentions d’aller plus loin dans le processus. Le CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, de son côté, explique que ce questionnaire s’inscrit dans une évaluation beaucoup plus large et globale, tirée des meilleures pratiques scientifiques utilisées dans le réseau depuis de nombreuses années déjà, et que l’exercice vise à contrer toute forme d’abus pour assurer le bien-être des enfants.


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Marie-Claude (NDLR: il s’agit d’un nom fictif, alors que le couple craint que sa sortie publique puisse nuire à son processus d’adoption) a tenté d’avoir des enfants avec son conjoint pendant plusieurs années, d’abord de façon naturelle, puis par le processus médical d’insémination artificielle et de fécondation in vitro. Devant l’échec de toutes leurs tentatives, le couple s’est tourné vers le processus d’adoption en banque mixte, jusqu’à ce qu’il soit confronté à ce questionnaire.

«Je me suis sentie complètement mise à nu par l’État. Je ne suis pas certaine que c’est le rôle de l’État de poser de telles questions dans le processus qui nous concerne. Je veux dire, on ne demande même pas à un prisonnier combien de fois il se masturbe par semaine», lance-t-elle d’emblée, rappelant que les nombreuses tentatives de tomber enceinte des dernières années n’ont déjà pas été faciles pour ce couple sur le plan de l’intimité.

Marie-Claude se demande aujourd’hui en quoi ce questionnaire permet au CIUSSS-MCQ de détecter si oui ou non, elle fera une bonne candidate pour l’adoption en banque mixte. «L’intimité que je partage avec mon chum, la sexualité détaillée à ce point, justement elle n’aura rien à voir avec mes enfants. J’essaie de comprendre ce que ça peut apporter dans l’évaluation, alors que de notre côté on a l’impression qu’on n’a plus aucune intimité face aux gens qui nous évaluent. Je ne peux pas croire que la société puisse être d’accord avec ça», lance celle qui dit que cette étape a été pour elle une frustration de plus dans le processus, qui pourrait bien mettre un terme à son idée d’adopter en banque mixte.

CIUSSS

Au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, on dit comprendre que, prises à l’extérieur du contexte plus global dans lequel elles sont intégrées, ces questions peuvent faire sursauter les gens. Par contre, on explique que ces quatre pages de questions sont comprises à l’intérieur d’un questionnaire de plus de quarante pages qui vise à évaluer divers volets de la personnalité des postulants, allant de l’empathie à la distorsion cognitive en passant par l’état de stress et, bien sûr, les habitudes sexuelles. Un questionnaire élaboré par un chercheur de l’UQTR et qui a fait ses preuves dans le réseau de la santé de la région depuis près de 25 ans, signale la travailleuse sociale et psychothérapeute Francine Bronsard. Par contre, ce n’est que depuis six mois que l’exercice est proposé aux postulants pour la banque mixte, dans un objectif d’amélioration continue des pratiques.

«C’est un questionnaire global qui permet, à plusieurs niveaux, d’évaluer des facteurs de risques», évoque Mme Bronsard, qui précise que si, par exemple, on décèle chez une personne des insatisfactions sur le plan affectif ou sexuel, et que des corrélations sont aussi faites avec d’autres réponses fournies sur d’autres aspects de la personnalité, certaines lumières pourront s’allumer chez les spécialistes chargés de faire l’évaluation afin de pousser plus loin différentes investigations.

«Notre objectif dans cette approche globale est d’éviter les abus de toutes sortes. Le bien-être de l’enfant demeure constamment au centre de nos priorités. Ce ne sont pas des réponses subjectives, c’est basé sur les bonnes pratiques et les tests les plus à jour», ajoute Émilie Simard, chef de service aux enfants hébergés pour le CIUSSS-MCQ. Cette dernière indique que depuis environ 6 mois, une soixantaine de couples postulants ont été soumis à ce questionnaire, et que seulement deux ou trois ont eu des hésitations à passer le questionnaire.

Francine Bronsard rappelle que la littérature scientifique démontre que l’arrivée d’un enfant peut parfois fragiliser un couple, y compris dans sa sexualité.

«Nous confions des enfants parfois perturbés à ces couples. Par ailleurs, ils ont un suivi régulier avec divers intervenants qui entrent dans leur maison, dans leur quotidien. Ça peut aussi contribuer à une perte d’intimité. Si au départ, nous n’avons pas un couple en équilibre, l’enfant pourrait développer de l’anxiété», constate Mme Bronsard.

«Notre objectif n’est pas de heurter les gens, mais plutôt de les supporter et de les accompagner. Notre porte demeure toujours ouverte pour quiconque aurait besoin qu’on explique davantage les raisons derrière ces évaluations, qu’on reprenne avec eux le sens du contexte. Nos équipes sont formées et soutenues par les chercheurs qui ont élaboré le questionnaire afin de les aider à bien le faire passer aux postulants. Ce sont des mesures qui ont fait leurs preuves, et nous sommes fiers de ce projet-là. Nous sommes fiers de pouvoir mettre de l’avant des procédures qui sont à ce point proche de la recherche», ajoute Émilie Simard.