Grandiose Giacometti au MNBAQ

Grandiose. Voilà qui décrit à la fois les fabuleuses sculptures filiformes de Giacometti et la formidable scénographie de Jean Hazel qui magnifie les œuvres du célèbre artiste suisse rassemblées au sein d’une rétrospective majeure au Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ).

Après Londres, mais avant New York et Bilbao, l’incontournable exposition, qui se déroule du 8 février au 13 mai, regroupe plus d’une centaine de statues, de plâtres et une cinquantaine de tableaux. Et ce qui frappe avec cette version nord-américaine, c’est le superbe agencement de 23 modules sur lequel reposent les œuvres regroupées de façon chronologique dans les quatre vastes salles du pavillon Lassonde.

Jean Hazel, le designer principal du MNBAQ, a utilisé le bois clair, qu’il a agencé en forme de vagues et de ressac qui illustrent le caractère mélancolique de la production d’Alberto Giacometti (1901-1966), surtout après la mort de son peintre de père, en 1933. «L’idée de cette mélancolie et de la méditation, je l’ai ressentie souvent à la mer. Je me suis inspiré de ce calme. Les podiums permettaient de faire des juxtapositions au lieu d’avoir des socles séparés. On met en scène les sculptures ensemble.»

La production de cet artiste moderne marquant se distingue par sa diversité stylistique, qui couvre cinq décennies. Le visiteur peut ainsi découvrir ses premières œuvres jusqu’à ses trois dernières. 

Cette vue d’ensemble permet de découvrir que cet artiste au style en mouvement perpétuel n’a cessé d’explorer les mêmes thèmes (l’érotisme, la mort, le grotesque, la marche de l’homme, les têtes...) et de projeter sur ses créations sa sensibilité et ses angoisses. Et que sa production ne se limite pas à ses célèbres sculptures filiformes texturées.

Avec cet écrin de bois, qui contraste avec la scénographie plus classique qu’on a pu voir au Tate Modern de Londres cet automne, la couleur sable forme un contraste qui aide les œuvres à se démarquer encore plus. 

«Souvent elles ont été présentées sur des socles blancs, dans des salles blanches. Moi, j’ai osé le bois. Ce qui met les bonzes en valeur. Les plâtres aussi, de façon surprenante, même s’ils sont blancs. […] Ça sert très bien les œuvres.»

En effet. Et elles sont légion. Mais l’effet wow! est encore plus marqué pour le trio de bronze monumental de la fin, dont le magistral Homme qui marche I (1960), regroupés dans une structure très «théâtrale».

Dès le début, l’œil est constamment sollicité dans ce parcours terriblement émouvant et grandiose. On remarque d’emblée La femme cuillère (1927), sculpture jalon qui marque ses premiers pas vers le surréalisme en s’éloignant de la représentation du corps humain et en s’inspirant de l’art africain. Une sculpture représentative de «l’art de la synthèse» de l’artiste, pour reprendre les mots de Catherine Grenier, la conservatrice de la fondation Giacometti.

Giacometti devient célèbre presque du jour au lendemain en 1929 lorsqu’il présente une sélection de sculptures «plaques» à Paris, remarquées par Jean Cocteau. Il fréquente ensuite les surréalistes (Miro, Prévert, Queneau, Masson...) réunis autour de George Bataille. De cette période faste, on remarque son Cube (1933) distendu, qui suit la mort du paternel et qui marque son entrée sur le territoire de la mélancolie.

Son association au surréalisme ne durera qu’un temps. Il revient rapidement à plus figuratif, à compter du milieu des années 30. Tout en forgeant son style distinctif et en produisant des sculptures de plus en plus petites. Puis en reprenant du volume et en allant dans l’épure, tout en explorant  sur le plan formel. En témoignent les séries de bustes de son frère Diego et de son épouse Annette, dont la remarquable Grande tête mince (1954) dont la perspective change selon le point de vue.

La présence de tableaux et de plâtres rares n’est pas anecdotique. Ceux-ci permettent de mieux appréhender la mesure de la démarche singulière d’Alberto Giacometti et sa place dans le panthéon artistique du XXe siècle. Pour reprendre le constat de ma visite de l’exposition à Londres, cette rétrospective procure un véritable ravissement.

C’est l’incontournable de l’hiver. Au chaud, en plus.

Alberto Giacometti, du 8 février au 13 mai, au Musée national des beaux-arts du Québec

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UN BEAU CADEAU

Le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) célèbre avec faste le début de son 85e anniversaire avec la rétrospective Giacometti. «On fête ça en grand», s’est exclamée Line Ouellet. La directrice et conservatrice en chef y travaille activement depuis 2015 avec Catherine Grenier, la conservatrice de la fondation Giacometti. Son émotion était palpable mercredi midi lors de la visite de presse. «Dès le départ, Catherine voulait donner une couleur spécifique à chacun des lieux de présentation [de l’exposition]. Tout de suite, on s’est dit que le dialogue entre les œuvres de cet artiste et l’architecture unique du pavillon Lassonde serait exceptionnel.» Mme Ouellet a rappelé que Giacometti et Riopelle, à qui était consacré l’expo précédente avec Joan Mitchell, se sont liés d’amitié. Les deux hommes considéraient la sculpture comme l’expression ultime de la présence, «qui est si incroyable dans les œuvres de Giacometti». Cette rétrospective aux nombreuses activités parallèles, un cadeau aux visiteurs du MNBAQ, s’est avérée une véritable aventure. Mais «la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages», a souligné Mme Ouellet en citant Giacometti.