Me Robert Kugler, un des procureurs qui pilote le recours collectif.

Frères du Sacré-Coeur: des victimes partout au Québec, clament les avocats

Alors qu’un procès se profile à l’horizon dans la poursuite contre les Frères du Sacré-Coeur à Granby, une nouvelle demande de recours vient d’être déposée par les avocats du cabinet Kugler Kandestin. Cette fois, l’action collective regroupe l’ensemble des victimes d’agressions sexuelles par des membres de l’organisation religieuse à travers la province.

Explosion. C’est le terme qu’a employé Me Robert Kugler, un des avocats qui pilote les deux dossiers, pour décrire le nombre de présumées victimes qui sont sorties de l’ombre depuis la médiatisation, en 2016, de la première action collective contre les Frères du Sacré-Coeur. «Les personnes qui ont été agressées dans leur enfance par ces religieux se comptent possiblement par centaines. [...] Alors, notre but est de permettre l’accès à la justice à toutes ces victimes de partout au Québec.»

Rappelons que le juge a autorisé en novembre 2017 la demande en action collective au nom des présumées victimes d’agressions sexuelles, qui auraient été commises par des religieux au Collège Mont-Sacré-Cœur, à Granby, entre 1932 et 2008. Le requérant, un homme de 57 ans que l’on nomme « A » pour préserver son identité, allègue avoir été violé à plus de 300 reprises pendant qu’il était pensionnaire au Collège au cours des années 1970. Il était alors âgé de 13 à 15 ans. Les agressions sexuelles auraient été perpétrées par le frère Claude Lebeau de trois à six fois par semaine pendant deux ans. Une quinzaine d’autres religieux sont aussi ciblés par des allégations de pédophilie.

Le demandeur, qui représentera l’ensemble des présumées victimes pour le nouveau recours collectif, que l’on nomme « F », est âgé de 55 ans. « Entre l’âge de 15 et 16 ans, soit en 1978 et 1979, [il] a été agressé sexuellement à plusieurs reprises par le Frère Léon Maurice Tremblay - aussi connu sous le nom du Frère Germain » - (le « Frère Tremblay »), alors qu’il fréquentait un camp de vacances connu à cette époque sous l’appellation du Manoir Seigneurial des Éboulements, aux Éboulements (le « Camp Le Manoir ») », mentionne-t-on dans la requête. 

Les intimés sont les Frères du Sacré-Cœur (FSC), les Œuvres Josaphat-Vanier, la Corporation Maurice-Ratté et le Fonds Jules-Ledoux, tous établis à Sherbrooke. Le requérant réclame des dommages-intérêts de 450 000 $ pour « compenser toute sa douleur, sa souffrance, ses angoisses, sa perte d’estime de soi, sa honte, son humiliation, ses abus de drogues et d’alcool, ses inconvénients, ses difficultés relationnelles ».

Il demande également 500 000 $ pour ses pertes pécuniaires, incluant les déboursés pour ses thérapies passées et à venir. Pour le compte des membres du recours collectif, « F » réclame 15 millions de dollars en dommages-intérêts punitifs et exemplaires.

« Pointe de l’iceberg »

On met en relief dans la requête judiciaire, totalisant une quarantaine de pages, 26 établissements « de formation ou de loisir » où des agressions auraient été commises par des religieux. Plusieurs d’entre eux sont situés sur le territoire de La Voix de l’Est : l’école élémentaire de Roxton Pond et l’école Saint-Eugène de Granby (Frère Hervé Forest, connu aussi sous le nom Frère Aldéric), l’école Sacré-Cœur de Saint-Pie (Frère directeur Valérien) et les Petits Chanteurs de Granby (Frère André Dansereau).

Or, le Frère Claude Lebeau, celui-là même qui est au cœur de la première action collective à Granby, aurait également fait des victimes au Postulat à Saint-Anicet. 

Selon la liste dévoilée par les procureurs des requérants, des enfants auraient aussi été agressés par des frères pédophiles à Sherbrooke, Saint-Hyacinthe (école Casavant), Montmagny, Montréal, Drummondville, Chertsey, Causapscal, East Broughton, Les Cèdres, Vaudreuil, Victoriaville, Verdun, LaSalle, Saint-Laurent, L’Ancienne-Lorette et Rosemère.

« Il est donc manifeste que les dénonciations reçues à ce jour ne sont que la pointe de l’iceberg et il est fort probable que plus d’une centaine de personnes ont été agressées sexuellement partout au Québec par des Religieux FSC », évoque-t-on dans la demande d’autorisation du recours collectif.

« Complot »

À l’instar du recours collectif concernant les présumées victimes des Frères du Sacré-Cœur liés au Collège Mont-Sacré-Coeur à Granby, les avocats de Kugler Kandestin évoquent que l’organisation a mis en place une série de stratagèmes pour tenter d’éviter les recours judiciaires à leur endroit. « Au cours des dernières décennies, l’Institut [association religieuse] a procédé à des transferts d’actifs entre ses diverses personnalités morales, dans ce qui a toutes les apparences d’opérations illégitimes visant à se soustraire à l’obligation d’indemniser les victimes d’agressions sexuelles perpétrées par les Religieux FSC ».

Appelé à commenter le dossier, le directeur du comité des victimes de prêtres, Carlo Tarini, s’est dit outré par l’ampleur « des agressions perpétrées par les Frères du Sacré-Cœur ». « Si ces allégations sont prouvées, c’est le pire complot de pédophilie de l’histoire du Québec par une communauté religieuse », lance-t-il sans détour. 

Le cabinet Fasken Martineau, à la défense, a décliné notre demande d’entrevue, préférant étudier la requête avec ses clients avant de se prononcer.

Révolte

Michel (nom fictif), une présumée victime d’un frère de la congrégation religieuse habitant la région de Québec, a confié son histoire à La Voix de l’Est. Aujourd’hui âgé de 75 ans, l’homme se dit toujours hanté par les agressions sexuelles qu’il dit avoir subies alors qu’il était en quatrième année, dans le quartier Limoilou. 

« J’avais enfoui mon secret en moi, mais depuis 5 à 10 ans, ça remonte. Je fais des cauchemars. Ça me révolte. Le frère Eudore est décédé, mais ça ne fait pas moins mal. De mon côté, [les agressions] se sont échelonnées sur près d’un an. Je n’ose même pas imaginer ceux qui ont vécu des choses aussi terribles à plus long terme. »

À l’époque, la peur du jugement des autres, surtout de ses proches, le pétrifiait. Une crainte qui ne s’est pas estompée avec le temps. « Si j’avais décidé d’en parler à mes parents, ils ne m’auraient pas cru. L’Église était tellement forte. Même ma femme ne connaît pas mon secret », avoue-t-il. 

Michel concède que la médiatisation de l’histoire de « A » fut un déclencheur pour obtenir justice. « On m’a volé mon innocence, j’aimerais récupérer ma dignité. »