Dans Anna et l’enfant-vieillard, Francine Ruel s’est inspirée en partie de son histoire, racontée tout en retenue et en délicatesse.

Francine Ruel publie un nouveau roman

La première phrase d’Anna et l’enfant-vieillard donne le ton. «J’ai besoin de faire le deuil d’un enfant vivant. Et je ne sais pas comment faire ça.» Après avoir longuement écrit sur le bonheur, Francine Ruel plonge cette fois dans des eaux plus sombres, là où l’amour seul ne suffit plus à sauver un enfant de l’enfer.

Devant un café au lait, l’auteure, comédienne et enseignante installe la conversation sur la pointe des pieds, en pesant ses mots. Elle a écrit Anna et l’enfant-vieillard petit bout par petit bout, dit-elle, mais sans perdre de temps. «Parce que j’étais prête.»

«Mais j’y ai pensé longtemps avant. L’été précédent, j’ai beaucoup désherbé en cherchant la bonne formule pour raconter cette histoire. Parce que la personne dont je parle est encore vivante et que je ne suis plus en contact avec elle.»

Cette personne, c’est son propre fils, qui vit maintenant dans la rue. Elle l’a elle-même révélé dernièrement. Ça ne l’empêche pas, sur la terrasse de ce restaurant où nous la rencontrons, de vouloir éluder les détails «croquants» de cette relation complexe avec son enfant, aujourd’hui quadragénaire.

«J’avais besoin d’écrire cette histoire pour lui. Mais j’ai découvert que c’était plutôt une histoire sur la mère, sur sa douleur et sur son impuissance à aider son enfant. C’est ça que je voulais raconter. C’est un sujet qui existe et sur lequel il faut se pencher. Quand j’écris, j’aime faire oeuvre utile.»

Dans ce 16e ouvrage, Francine Ruel donne donc la parole à Anna, couturière de métier et maman aimante qui a fait tout ce qu’il fallait pour mener son fils à bon port. Mais parce que la vraie vie n’est pas toujours belle comme dans les films, la drogue, puis une sauvage agression, et finalement la rue lui ont arraché son Arnaud, qu’elle appelle son enfant-vieillard.


« J’avais besoin d’écrire cette histoire pour lui. Mais j’ai découvert que c’était plutôt une histoire sur la mère, sur sa douleur et sur son impuissance à aider son enfant. »
Francine Ruel

«Je n’aime pas écrire et lire des récits au “je”, car on n’a pas de distance. Je me suis servie de ce sujet pour raconter un fait qui existe dans la vie et auquel on s’attache peu, parce que socialement, ce n’est pas bien vu. La société n’admet pas les gens fragiles émotivement. C’est de leur faute, de la faute de leurs parents... Il faut pourtant se rendre compte qu’il y a des gens fragiles et des gens plus solides dans la vie. Ce n’est pas donné à tout le monde.»

Comme de la dentelle

Touchante, poétique, fine comme de la dentelle, l’écriture de la résidante de Lac-Brome raconte le désespoir et l’angoisse d’Anna devant la chute de ce fils tant aimé. Les heures d’angoisse, la culpabilité, les questions, les thérapies, les impuissances, les espoirs brisés, «l’impression d’errer dans un cimetière, sans corps à déposer en terre», le nécessaire détachement... tout y passe.

«Aujourd’hui, il pleut. Anna appuie son visage sur la vitre de la fenêtre qui donne sur le jardin. Comme elle n’a plus de larmes, elle emprunte, pour le moment, celles qui tombent des nuages», écrit-elle au milieu du récit.

Selon Francine Ruel, les images étaient là, prêtes à être racontées. Même si certains bouts ont été plus faciles que d’autres à mettre en mots, glisse l’auteure de la populaire Saga du bonheur, avant d’ajouter qu’elle souhaitait aller ailleurs dans ce nouveau roman.

«J’avais envie d’images fortes, de phrases courtes. J’avais le goût de travailler un autre style littéraire. C’est un virage à 180 degrés, je sais, mais je ne veux pas écrire le même livre toute ma vie. J’ai envie de m’enlever le tapis sous les pieds, de sortir de ma zone de confort. Mon moteur dans la vie, c’est la création! Sinon, je meurs.»

Et parce qu’elle se décrit comme une «indécrottable optimiste», elle n’a jamais perdu espoir que la lumière jaillisse, un jour, dans la vie de son enfant, et qu’elle pourra être fière de lui.

Comme Anna pour son Arnaud.