Le 23 novembre dernier, Thérèse Bélanger, 92 ans, a été placée de force dans un CHSLD à Sainte-Croix de Lotbinière, à 50 kilomètres de chez elle, contre sa volonté et celle de sa fille Nicole Sévigny, qui s’en occupait depuis 2006 avec l’aide du CLSC.

En CHSLD contre son gré

Thérèse Bélanger, 92 ans, souffre de différents problèmes de santé liés à son âge, notamment d’ostéites et de démence. «Mais elle a une certaine lucidité, elle n’est pas dans un autre monde, elle est avec nous autres», précise une de ses filles, Nicole Sévigny.

Le 23 novembre, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches l’a fait entrer de force en CHSLD, sous escorte policière, contre sa volonté et celle de sa fille, qui s’en occupait depuis 2006 avec l’aide du CLSC. Alors qu’hier encore, Mme Bélanger mangeait, marchait et souriait, elle dépérit maintenant à vue d’œil, dénutrie et assommée par la morphine.

Veuve depuis 2003, Thérèse Bélanger vivait seule dans sa résidence de Charny jusqu’à ce que sa fille Nicole quitte Montréal pour emménager avec elle, en 2006. «J’ai pris en main sa situation» pharmacomédicale, raconte Nicole Sévigny, qui a une amie pharmacienne et une autre médecin.

Avant son arrivée en CHSLD, Mme Bélanger prenait des médicaments pour éclaircir son sang et ralentir son cœur, de la cortisone et une pompe pour ses bronches. Elle est aussi soignée depuis quelques années pour des ostéites, qui lui ont valu quelques séjours à l’hôpital en 2010 (une ostéite est une inflammation du tissu osseux, souvent causée par une infection bactérienne).

Thérèse Bélanger a commencé à recevoir des soins à domicile du CLSC il y a un peu moins de 10 ans. Au début, les infirmières venaient surtout faire des pansements pour ses plaies, précise sa fille. L’état de Mme Bélanger s’est mis à nécessiter plus de soins à compter de la fin du mois d’août dernier, après qu’elle eut été hospitalisée pour un problème de muguet buccal.

«On a alors eu droit aux mises en jour [soins liés au lever et à l’hygiène du matin]. Le CLSC manquait de personnel et avait engagé une compagnie privée. La mise en jour devait se faire à 9h, mais ils venaient plutôt vers 11h, 11h30, parfois midi. Donc je la faisais souvent moi-même, la mise en jour», explique Nicole Sévigny, précisant que sa mère avait aussi droit aux «mises en nuit», mais qu’elle n’avait eu cette aide que trois fois, faute de personnel. «Mais bon, ce n’était pas nécessaire, je pouvais la laver et la coucher moi-même», dit Mme Sévigny.

Le 25 octobre, le personnel du CLSC a jugé que Thérèse Bélanger était «très souffrante» et qu’elle devait être hospitalisée. «À l’hôpital, on lui a fait passer plusieurs radiographies, qui n’ont rien révélé», rapporte sa fille. Mme Bélanger a néanmoins séjourné à l’Hôtel-Dieu de Lévis pour être évaluée. Il fallait notamment régler un léger problème de déshydratation et rééquilibrer son taux de sodium sanguin, précise Mme Sévigny.

Morphine et CHSLD

Pendant cette hospitalisation, le CLSC aurait fait comprendre à Mme Sévigny que sa mère «coûtait cher» en soins à domicile, qu’elle «dépassait le budget». Thérèse Bélanger avait alors deux soins infirmiers par semaine pour ses plaies, des «mises en jour» sept jours sur sept (d’une durée d’environ 30 minutes chacune) et 45 minutes d’aide au ménage deux fois par semaine. «J’ai eu des rencontres avec le CLSC et le personnel de l’hôpital. Ils voulaient placer ma mère en CHSLD. Je n’étais pas d’accord», rapporte Nicole Sévigny.

«Le 31 octobre, sa gériatre est venue me voir à la chambre et elle m’a dit que ma mère coopérait bien, et que le Tylenol fonctionnait bien pour contrôler la douleur. […] Le lendemain, je trouvais que ma mère n’était pas là du tout. Je n’étais pas capable de la faire manger. Le 2 novembre, je me suis aperçue que ma mère était sur le dilaudid. Je ne comprenais pas. On venait de me dire que le Tylenol fonctionnait!» relate Mme Sévigny.

Nicole Sévigny a tout raconté au médecin de famille de sa mère, qui lui aurait dit qu’«à l’hôpital, on donne du dilaudid, et ensuite on dit que la personne cote CHSLD». «Il voulait que je la reprenne à la maison.»

Le 8 novembre, Mme Sévigny a eu une autre rencontre avec les représentants du CLSC, les travailleurs sociaux de l’hôpital et la gériatre. «Ils voulaient l’envoyer en CHSLD. J’avais beaucoup de peine. On s’est entendu pour que je la sorte pour le week-end, à condition qu’on soit deux en tout temps à la maison. Je suis allée louer une chaise roulante par précaution, et on l’a sortie du 10 au 12 novembre», relate-t-elle.

Le dimanche, sa sœur est allée faire des commissions pendant que sa mère dormait. «On m’a reproché de ne pas avoir suivi les recommandations. Mais j’étais là, et ma mère dormait!» Selon Mme Sévigny, la fin de semaine se serait «super bien passée». «Elle était bien, elle a mangé, elle a marché.» Le 13 novembre, l’hôpital aurait annoncé à Mme Sévigny qu’elle pouvait reprendre sa mère à la maison. Mais il semble que «ça bloquait au CLSC». Le 15, elle apprenait que sa mère n’aurait pas son congé, qu’elle s’en allait en CHSLD. «Je l’ai sortie quand même, contre avis médical.»

Le CLSC a continué de suivre Thérèse Bélanger à domicile. Le 21 novembre, il lui a envoyé un lit (simple) électrique pour faciliter la tâche des infirmières. «Ce soir-là, je ne l’ai pas couchée dans le lit électrique, mais dans son lit à elle, un lit double. On l’a transportée le matin dans le lit électrique pour les soins des plaies», rapporte Mme Sévigny, à qui le CLSC avait aussi demandé d’utiliser une ceinture dorsale pour déplacer sa mère. «Mais ça me nuisait plus qu’autre chose. Je préférais m’en passer, je savais comment m’y prendre.»

Visite de l’huissier

Le 22 novembre, le CLSC a reproché à Nicole Sévigny de ne pas avoir suivi les recommandations. En soirée, il lui a envoyé un huissier. «Je devais me présenter à la cour le lendemain. J’en croyais pas mes yeux!» Ce soir-là, Nicole Sévigny dit avoir couché sa mère dans son lit électrique, «un vieux lit avec un drapeau de la France». «À 5h du matin, elle pleurait et criait. Elle ne restait pas dans son lit, ses jambes pendaient. Elle était habituée à un lit double...»

La Cour a ordonné le placement de Thérèse Bélanger en CHLSD le 23 novembre. Elle a été envoyée en ambulance, sous escorte policière, au CHSLD de Sainte-Croix de Lotbinière, à 50 kilomètres de chez elle. Depuis ce jour, son état n’en finit plus de se dégrader. «Le médecin a fait cesser tous les médicaments, même la cortisone qu’elle prenait depuis l’an 2000, parce que les infirmières n’étaient pas capables de les lui donner. Mais il y a des façons de les lui donner! Moi j’étais capable. Il ne faut juste pas la brusquer. À l’hôpital, une infirmière avait trouvé le truc du médicament dans le jus d’orange, et ça fonctionnait. Mais ils n’ont pas le temps au CHSLD», se désole Mme Sévigny.

Alors qu’elle mangeait bien et marchait juste avant son arrivée au CHSLD, Thérèse Bélanger, qui reçoit de la morphine quatre fois par jour, ne marche plus et ne s’alimente presque plus. «J’ai l’impression qu’ils n’ont pas le temps de s’en occuper. Quand elle était à la maison, c’était du un pour un...» Mme Sévigny croit que le CLSC l’avait «dans le collimateur». «Il scrutait tout ce que je faisais, me reprochait plein de petites choses. […] 

Oui, le ménage, il attendait, je m’occupais d’abord et avant tout de ma mère, et le ménage, ça venait après.»

Le CISSS se défend

Au CISSS de Chaudière-Appalaches, on n’a pas voulu commenter le cas précis de Thérèse Bélanger pour des raisons de confidentialité. La porte-parole, Mireille Gaudreau, assure néanmoins que «quand une ordonnance de soins est demandée, c’est jamais de gaieté de cœur, mais bien parce qu’on juge que c’est nécessaire pour assurer la sécurité de la personne».

«Il y a des rapports qui sont faits par les différents professionnels au dossier. Et le juge évalue si l’hébergement est requis ou pas. C’est toujours fait dans le meilleur intérêt de la personne», insiste Mme Gaudreau.

+

FINI LES COUPES EN SOINS À DOMICILE, DIT MCCANN

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a demandé à tous les établissements de «répondre aux besoins» en matière de soins à domicile, a-t-elle annoncé mercredi en mêlée de presse.

La directive a été envoyée aux centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) et aux centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) à la suite des révélations de La Presse sur des coupes dans les soins à domicile au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. 

Selon le quotidien, l’établissement aurait expliqué que ses finances étaient dans le rouge et que le budget pour le soutien à domicile était en voie d’être défoncé.

Non seulement le gouvernement Legault annule ces coupes au CIUSSS du Nord-de-l’île-de-Montréal, mais «il n’y en aura plus de coupes» dans les soins à domicile, a déclaré mercredi la ministre Danielle McCann. Selon elle, «les soins doivent se donner majoritairement à domicile».

«Nous, on va accompagner les établissements. Au lieu que les gens restent à l’hôpital ou aillent dans des institutions […], quand c’est possible, on pense que c’est bien mieux de rester à domicile», a déclaré la ministre de la Santé en mêlée de presse.

Si les établissements ont dépensé leur budget prévu pour les soins à domicile, mais qu’il y a encore des besoins pressants, «ce qu’on dit, c’est: vous ouvrez par rapport à ces demandes-là, vous répondez aux besoins», a insisté la ministre McCann, dont le gouvernement se dit prêt à payer la facture. Avec Patricia Cloutier