En novembre 2015, Daniel Caron a généreusement donné une partie de lui à quelqu’un qu’il ne connaissait pas.

Donner un rein... à un inconnu

Certains versent des sous à des organismes de charité, d’autres remettent des denrées aux banques alimentaires. Daniel Caron, lui, a choisi de faire un don de soi. Littéralement. Le 24 novembre 2015, dans un centre hospitalier de la Saskatchewan, il s’est volontairement départi d’un de ses reins pour donner une seconde chance à un pur inconnu. Histoire d’un gars « ordinaire » qui a posé un geste extraordinaire.

« Je n’ai rien d’exceptionnel, mais je suis généreux de nature. Quand je m’engage dans quelque chose, je le fais jusqu’au bout », déclare-t-il humblement. Il s’est d’ailleurs fait un peu tirer l’oreille avant d’accepter de dévoiler son histoire. « Mais si ça peut inciter les gens à signer leur carte de don d’organes, tant mieux... »

Si on connaît le don vivant effectué par un donneur à l’intention d’une personne chère en attente d’un rein ou d’une partie de foie, le don vivant à une personne étrangère — aussi appelé don altruiste — est rarissime.

« On m’a dit que j’étais le 2e au Canada... Mais je ne sais pas si c’est vrai. »

Le 24 novembre 2015 donc. Ce matin-là, pleinement conscient de ce qu’il s’apprêtait à faire, Daniel Caron a pris place dans une salle d’opération d’un hôpital de Saskatoon, alors que dans la salle d’à côté reposait celui ou celle qui s’apprêtait à recevoir son rein.

Même si seul un mur les séparait, ni l’un ni l’autre n’a jamais su de qui il s’agissait.

« Il n’y a aucune façon de savoir. Mais après l’intervention, j’ai reçu une lettre manuscrite avec une doudou et un petit cadeau provenant du receveur compatible. En gros, il me disait “merci pour ce geste incroyable qui va changer ma vie à jamais et me permettre de réaliser mes rêves”. En la lisant, j’ai éclaté en sanglots. C’est comme si ça venait mettre un point final à toute cette expérience », confie le résidant d’Acton Vale, qui a également reçu une médaille de reconnaissance du Saskatchewan Transplant Program.

Désir de longue date

Mais avant d’en arriver là, Daniel Caron est passé par un long — très long — processus. L’idée lui trottait dans la tête depuis l’adolescence, en voyant un reportage télévisé sur les dons d’organes vivants. Ce n’est qu’une fois dans la cinquantaine, néanmoins, que son intention s’est précisée. Imprimeur de métier et musicien semi-professionnel, il s’est imposé un temps d’arrêt. « J’ai beaucoup travaillé dans ma vie et j’avais besoin de faire une pause d’un an », dit celui qui avait déjà amorcé ses démarches.

Car ne donne pas qui veut. Entre l’inscription au programme et le don vivant, deux ans et demi se sont écoulés. Son état physique et psychologique a été passé au peigne fin pour s’assurer que sa santé était parfaite et qu’il faisait ce don en toute connaissance de cause.

« On peut changer d’idée à tout moment au cours du processus. Le chirurgien a même redemandé mon consentement juste avant qu’on m’anesthésie. Mais j’avais le sourire aux lèvres sur la table d’opération. » Il a même trouvé le moyen de blaguer, en demandant si le receveur avait voté pour Stephen Harper à la récente élection fédérale... « Si oui, je refuse ! », a-t-il ironisé pour détendre l’atmosphère.

Le cœur sur la main

Daniel Caron ignore à ce jour si la greffe de rein a bien fonctionné ou s’il y a eu rejet. Il préfère ne pas trop y penser. « Si j’avais appris qu’il y avait rejet, j’aurais donné l’autre ! », lance-t-il en riant. Il mentionne même du bout des lèvres avoir sérieusement songé à faire don d’une partie de son foie...

Un tel altruisme a de quoi surprendre. L’homme de 56 ans a pu le constater dans son entourage immédiat en 2015.

« Presque personne n’était au courant de ma démarche jusqu’à la date d’opération. Mais disons que ma décision a été accueillie bizarrement. Ma mère, par exemple, était sans mot. Même si ce n’était pas mon intention, je pense que ça confrontait les gens à leur propre sentiment de don de soi. Moi, je voulais seulement qu’on respecte mon choix. »

Il faut savoir que Daniel Caron n’a pas choisi de venir en aide à un étranger à des milliers de kilomètres de chez lui pour des considérations pécuniaires. Bien sûr, Transplant Québec lui a remboursé ses frais de transport et d’hébergement, mais il n’a jamais réclamé d’autres compensations. « Le reste, je l’ai assumé. »

Il assume également le risque qu’un jour, peut-être, son seul rein restant lui fasse faux bond. « Ça ne m’inquiète pas. Après tous les tests que j’ai passés, je sais que je suis OK de partout. Comme prévu, mon rein a pris du volume pour compenser la perte de l’autre. Et je suis suivi tous les ans. »

Bref, Daniel Caron ne regrette rien. « Ç’a été une belle expérience. Ç’a aussi permis une certaine introspection sur mes valeurs, sur qui je suis et sur le sens de la vie en général. Ça me confirme que chaque geste qu’on pose a une importance. »

Certains plus que d’autres.

UN DON RARISSIME

Transplant Québec indique que plus de 10 % des organes transplantés au Québec proviennent de donneurs vivants. Ce chiffre atteint 25 % et plus à l’échelle canadienne. 

Selon la directrice des services cliniques et des soins infirmiers de Transplant Québec, Marie-Josée Simard, peu de données concernent cependant les dons altruistes. « Mais on peut confirmer que c’est très rare. »

Transplant Québec ne détient pas toute l’information reliée aux dons vivants, précise la dame. « Nous, on travaille plus avec les donneurs décédés qu’avec les donneurs vivants. Ce sont les différents hôpitaux qui ont l’information associée à chacun de leurs programmes. Il n’y a pas de registre centralisé pour les dons vivants, mais ça s’en vient. »

On sait qu’en 2017, 54 personnes ont fait un don vivant au Québec, selon les données fournies à Transplant Québec. « Combien, parmi eux, sont des dons altruistes ? On ne le sait pas. »

Par ailleurs, Mme Simard ajoute que si un donneur vivant se retrouve ultérieurement aux prises avec un problème de santé qui exige une transplantation, « une certaine notion de priorisation » sera exercée dans le processus d’attribution d’organes « en guise de reconnaissance ».