Le biologiste Nicolas Derome et son équipe ont testé quatre probiotiques différents sur un total de 4000 abeilles.

Des probiotiques pour... les abeilles?

À vue de nez, tester des bactéries probiotiques sur des abeilles peut sembler aussi étrange que de jouer au basket avec un bâton de hockey. Mais le fait est que tous les animaux vivent dans une mer de bactéries depuis la nuit des temps : une équipe de l’Université Laval l’a essayé et elle vient, disons, de marquer un panier de trois points avec sa méthode. Ou un tour du chapeau, selon les préférences…

Les hivers sont longs pour les abeilles québécoises. «Pendant l’hivernage, les abeilles ne se débarrassent pas du contenu de leurs intestins, alors cela met leur microbiote intestinal à rude épreuve et ça se traduit par des épisodes de nosémose [maladie causée par un champignon microscopique], surtout dans des endroits où les hivers sont longs, comme ici», dit le biologiste Nicolas Derome, qui cosigne l’étude avec une dizaine d’autres chercheurs de l’UL et de France. L’article est paru jeudi dans la revue savante Frontiers in Ecology and Evolution.

La nosémose rend les abeilles moins coopératives et diminue leur résistance immunitaire, menant parfois à des pertes importantes. M. Derome et son équipe ont donc testé quatre probiotiques (des bactéries de souches spécifiques qui vivent dans l’intestin des abeilles) différents sur un total de 4000 abeilles gardées pendant 27 jours dans des cages (par groupe de 20) et qui étaient nourries avec un sirop de sucre. Toutes ont été infectées à la nosémose et, selon le groupe, le sirop était enrichi (ou non) de l’un ou l’autre des probiotiques — des souches de bactéries connues pour combattre le champignon qui cause la nosémose.

À point nommé

Résultat : dans les cages qui n’avaient pas de sirop enrichi avec de «bonnes bactéries», les abeilles ont commencé à mourir massivement après 14 jours, au point où seulement 20 à 25 % étaient toujours vivantes au bout de trois semaines. Mais chez celles qui avaient reçu le traitement probiotique, les taux de survie atteignaient de 45 à 55 %, selon le type de bactérie testé.

Ce succès ne surprend toutefois pas M. Derome outre mesure. Lui-même un spécialiste non pas des abeilles, mais des microbiotes dans l’élevage, il a déjà observé des effets bien plus spectaculaires. «Les tout premiers résultats qu’on avait obtenus, c’était en aquaculture avec l’omble de fontaine, et on avait eu une amélioration des taux de survie de 84 %. C’était assez exceptionnel, d’autres résultats qu’on avait obtenus pour le doré jaune, par exemple, tournaient plutôt autour de 20 à 30 %, et là on a jusqu’à 40 % pour l’abeille […mais] notre étude tombe vraiment à point nommé pour les apiculteurs. Le fabricant de l’antibiotique qui servait à combattre la nosémose a mis la clef sous la porte récemment. Ça a d’ailleurs créé tout un séisme dans l’apiculture canadienne et dans le nord des États-Unis, où la nosémose est plus fréquente.»

Combiné au fait que le champignon commençait à montrer une résistance audit antibiotique, il était en effet grand temps qu’une solution de rechange potentielle soit trouvée…