L’Observatoire des tout-petits a publié lundi un rapport sur l'accès aux soins de santé pour les femmes enceintes et les tout-petits de familles migrantes.

Des enfants au Québec privés de soins de santé gratuits

MONTRÉAL - Tous les jours, Anna a peur que son bébé ne tombe malade.

Pourquoi? Bien qu’il soit né au Québec, et qu’elle y habite et travaille depuis quelques années, il n’est pas couvert par l’assurance maladie et elle sait qu’elle ne pourra pas payer ses soins de santé. Et elle n’est pas seule dans cette situation, rapporte l’Observatoire des tout-petits.

L’organisme, qui s’est donné pour mission d’assurer le bien-être des enfants de 0 à 5 ans, a voulu faire la lumière sur cette situation méconnue: celle de ces enfants non couverts par le régime de santé gratuit du Québec, en raison du statut d’immigration de leurs parents.

Il n’est pas question ici des demandeurs d’asile et des réfugiés: le gouvernement fédéral paie pour ces derniers. Il s’agit plutôt de familles qui se retrouvent avec un statut d’immigration dit irrégulier, souvent pour une période de temps seulement, parce leur résidence temporaire est venue à terme et n’a pas encore été renouvelée, par exemple. D’autres sont en attente d’une décision des autorités d’immigration.

Les frais médicaux pour ces gens sont astronomiques.

Pour eux, ils sont majorés de 200 pour cent, par une directive du ministère de la Santé et des services sociaux en place depuis des années, a expliqué en entrevue Fannie Dagenais, directrice de l’Observatoire des tout-petits.

Un accouchement - sans complication, précise Mme Dagenais - coûte entre 9000 et 17 000 $, en incluant le coût du suivi de grossesse. Si le bébé doit séjourner à la pouponnière, c’est 2475 $ par jour.

Elle trouve «très préoccupant» que ces enfants ne reçoivent pas les soins requis et risquent que leur état de santé ne dégénère. Cela peut causer des problèmes qui vont les suivre toute leur vie, car la petite enfance est une période-clé du développement d’un enfant, insiste-t-elle.

Des maladies chroniques ne sont ainsi pas diagnostiquées à temps, pas plus que les troubles de développement. Pour ces derniers, il faut pourtant agir tôt, pour avoir un maximum d’impact sur les bambins, dit Mme Dagenais.

Ces migrants ne sont pas arrivés ici dans l’illégalité.

Il s’agit plutôt de gens comme Anna, venue au pays légalement avec un visa, qui a expiré. Après avoir payé pour faire ses études au Canada, elle voulait rester et a déniché un emploi de coordonnatrice de formation, à Montréal. Mais les délais pour sa demande de résidente permanente ont été beaucoup plus longs que prévu. Alors qu’on lui avait parlé de 18 mois, elle patiente toujours, deux ans plus tard. Son emploi l’attend si son statut est régularisé.

Elle était déjà enceinte quand son visa a expiré. L’accouchement fut horrible, dit-elle. Ne pouvant montrer de carte-soleil, on lui a refusé l’épidurale.

Anna n’est bien sûr pas son vrai nom: originaire de l’Afrique de l’Ouest, elle craint pour sa demande de résidence si elle parle.

Le docteur Samir Shaheen-Hussain en voit bien d’autres comme elle, à la clinique gratuite du Projet Migrants de Médecins du Monde Canada, où il travaille bénévolement. Il raconte que c’est là que les familles aboutissent lorsque les hôpitaux et les cliniques les ont refusés.

Le pédiatre urgentiste, aussi professeur de médecine à l’Université McGill, a vu un enfant avec des ongles incarnés, non traités pendant des mois, car les parents ne pouvaient payer pour le médecin. Il a été amené à la clinique lorsque cela avait empiré au point où il avait extrêmement mal s’il mettait ses souliers. Toute activité physique était devenue impossible, dont ses cours de sport à l’école.

Un autre enfant, tombé en jouant au parc, s’est retrouvé à la clinique. Dr Hussain soupçonnait une hémorragie interne. Les parents, angoissés, lui ont demandé si le traitement pouvait attendre, ne pouvant payer pour l’hôpital. Une fillette souffrant d’infections urinaires - facilement traitables, mais qui ne l’ont pas été - est désormais aux prises avec une insuffisance rénale.

«Les familles sont mises dans des situations insoutenables, dit-il. Si les enfants avaient accès à des soins d’emblée, ils ne seraient pas confrontés à ces choix.»

«C’est une situation de stress toxique pour eux.» Le pédiatre dit avoir vu du désespoir dans leurs yeux.

Quant aux enfants, on limite leurs chances, déplore-t-il. «Et ils n’ont pas eu leur mot à dire sur l’endroit où ils sont nés.»

Anna attend toujours son certificat de sélection du Québec pour régulariser sa situation.

Sa grossesse a été difficile, «mais j’ai enduré parce que je n’avais pas les moyens de payer».

Mais pour son enfant de cinq mois, elle trouve ça terriblement injuste: «Je suis inquiète. On ne sait jamais ce qui peut arriver», a-t-elle raconté en pleurant.

L’Observatoire des tout-petits ne sait pas combien d’enfants sont dans la même situation que le bébé d’Anna. Il n’y a pas de statistiques, dit Mme Dagenais.

Elle juge important d’agir: «Ce qui peut avoir l’air d’une économie n’en est pas une».

«L’absence de soins de santé préventifs engendre davantage de complications médicales qui sont ensuite plus complexes à traiter et plus coûteuses pour le système», peut-on lire dans le rapport de l’Observatoire diffusé lundi.

Car beaucoup de ces enfants resteront au Québec, souligne la directrice.

Elle indique que pour régler cette situation, le Québec pourrait entre autres s’inspirer de ce qu’il a fait en éducation: les enfants qui habitent régulièrement au Québec ont le droit à l’école publique, peu importe leur statut d’immigration.