Des enfants de trois à cinq ans de deux garderies du quartier Ahuntsic, à Montréal, avaient comme jeu de traverser le boulevard Olympia (photo) à quatre pattes, faisant craindre les parents pour la sécurité de leurs enfants.

Des enfants à quatre pattes dans la rue «pour jouer»

Montréal — Après 15 années à travailler dans une garderie du quartier Ahuntsic, une employée a été congédiée sans discussion ni préavis. Son crime? Avoir signalé à la propriétaire des lieux son désaccord avec un jeu qu’elle estimait dangereux pour la sécurité des enfants.

En août dernier, une quinzaine de bambins de 3 à 5 ans fréquentant les garderies privées non subventionnées L’Abri et La Bonbonnière marchent du boulevard Olympia, entre les rues Fleury et Sauriol Est. Des adultes les accompagnent, dont France Chambefort, propriétaire des deux garderies.

Pendant un «rallye» vers le parc du coin, Mme Chambefort propose un jeu aux enfants : traverser le boulevard Olympia, d’un trottoir à l’autre... à quatre pattes.

De retour à la garderie La Bonbonnière, des éducatrices qui ont assisté à la scène témoignent de leur inconfort à la directrice adjointe, Mylène Mallette. Dès le lendemain matin, des parents incrédules, mis au parfum de l’activité, s’interrogent sur la sécurité de leurs enfants. Certains demandent que leur bambin ne participe plus aux sorties hors du terrain de la garderie.

Mme Mallette écoute leurs doléances, partageant leur désaccord face au jeu.

«J’ai dit que j’étais désolée, que je ne savais pas pourquoi c’était arrivé», raconte-t-elle en entrevue téléphonique. «Je n’ai pas à défendre ce que je trouve inacceptable.»

«Ce que les enfants apprennent à la garderie, ils le reproduisent à la maison. On passe notre temps à leur dire que le trottoir, c’est notre espace, qu’on ne va pas jouer dans la rue, que la rue, c’est pour les voitures...»

«Ce n’était qu’un jeu»

La même journée, furieuse que son employée ne l’ait pas défendue face aux parents, la propriétaire de la garderie prend à partie Mme Mallette. En plein milieu de la journée, devant les enfants, elle pique une colère et congédie la directrice adjointe.

Pour France Chambefort, les enfants ont très bien compris que l’activité en question «n’était qu’un jeu».

«On n’était pas sur Fleury ni sur Papineau, mais sur une rue qui n’est pas commerciale, un avant-midi d’été», insiste-t-elle. «C’était un jeu, j’ai trouvé ça drôle, il n’y avait rien de répréhensible. On aurait aussi bien pu traverser sur un pied : c’est quoi, la différence?»

Or Mylène Mallette n’est résolument pas la seule à avoir trouvé que le jeu n’était pas drôle. Dans les jours qui ont suivi l’événement, des enfants ont été retirés de la garderie La Bonbonnière, et deux plaintes ont été déposées au ministère de la Famille.

La Presse a pu s’entretenir avec une plaignante, qui n’a toutefois pas souhaité être nommée. La maman, dont le garçon de 4 ans fréquentait la garderie «depuis la pouponnière», n’a digéré ni le jeu lui-même ni la manière dont l’établissement avait géré l’affaire.

«On n’a jamais eu d’explications satisfaisantes, de mea culpa sincère», dit-elle, ajoutant avoir déjà eu dans le passé des «désaccords» avec Mme Chambefort, mais que ceux-ci s’étaient chaque fois réglés par la discussion.

Courriel de trop

Craignant de devoir porter l’odieux du jeu controversé après avoir été congédiée, Mylène Mallette a envoyé un courriel à tous les parents pour leur expliquer la situation.

Cette initiative n’a pas manqué d’attiser la colère de sa patronne, qui affirme avoir perdu des inscriptions à la rentrée pour cette raison. Quelques-unes des 64 places de la garderie sont donc toujours vacantes.

«Si ç’avait été quelqu’un que je connais depuis peu de temps, je lui aurais pardonné», souligne France Chambefort. «Mais une dame qui me connaît depuis 20 ans, qui sait combien je fais attention aux enfants et qui a refusé de rassurer les parents, je ne l’ai pas pris. J’ai 91 ans, je suis toujours sortie avec les enfants. Il aurait fallu que je sois folle pour les mettre en danger.»

Malgré les événements, Mme Mallette souhaite toujours retrouver son emploi. «Je suis à La Bonbonnière depuis l’ouverture, c’est un peu mon bébé, dit-elle. Mon but n’est pas de lui faire de tort.»

Elle a donc soumis son dossier à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, et espère aller en médiation. Elle attend maintenant de savoir si son ex-patronne souhaite y participer.