Michel Piccoli s'est éteint à l"âge de 94 ans. On le voit ici à Cannes lors de la présentation du film <em>Habemus Papam</em> au 64e Festival de Cannes en 2011. 
Michel Piccoli s'est éteint à l"âge de 94 ans. On le voit ici à Cannes lors de la présentation du film <em>Habemus Papam</em> au 64e Festival de Cannes en 2011. 

Décès de l’acteur français Michel Piccoli à 94 ans

Anne-Marie Ladoues
Agence France-Presse
PARIS — Il a tourné avec Hitchcock, Buñuel ou Godard : Michel Piccoli, décédé à l’âge de 94 ans, était un des monstres sacrés du cinéma français, avec des films qui ont marqué leur époque comme Le Mépris, Les Choses de la vie ou La Grande Bouffe.

Grand, brun, sourcils broussailleux et voix qui tonne ou ensorcelle, ce personnage complexe disait «se régaler à jouer l’extravagance ou les délires les plus troubles».

Renoir, Resnais, Demy, Melville, Buñuel, Godard, Varda et Hitchcock: Michel Piccoli a tourné avec chacun d’eux, mais n’a cessé de s’engager avec de jeunes auteurs avant de se lancer lui-même dans la réalisation, à 70 ans.

«Peu m’importe […] de faire des choses non commerciales, dangereuses», déclarait-il à la revue Les Cahiers du cinéma. «Je préfère les prototypes aux séries».

«Prototype» par excellence, Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963) avec Brigitte Bardot, le révèle au grand public. Dans cette chronique du désamour, il joue un scénariste, chapeau vissé sur la tête «pour faire comme Dean Martin».

«Nous avons interprété Le Mépris, mais partagé une grande estime réciproque, a réagi Brigitte Bardot. Les derniers embruns de la Nouvelle vague l’ont emporté me laissant seule sur la plage abandonnée», conclut-elle dans un communiqué adressé à l’AFP.

«L’immense comédien qu’il était se doublait d’un homme si fraternel que j’ai grand peine !» a affirmé sur Twitter l’acteur Pierre Richard, son partenaire dans La cavale des fous.

«Toutes ces années de cinéma, la magistrale présence de Michel Piccoli nous a si bien accompagnés... Grand vide, immense tristesse», a rendu hommage le Festival de Cannes, dont l’édition annulée pour cause de coronavirus devait avoir lieu en ce moment.

«On ne dirigeait pas Piccoli. On le filmait. C’était inutile de lui donner des indications de jeu. Le personnage qu’il interprétait le guidait», a réagi auprès de l’AFP son ami Gilles Jacob. L’ancien président du Festival de Cannes avait écrit un livre d’entretiens avec le comédien en 2015.

Il tourne plus de 150 films, incarnant même un pape mélancolique qui rêve de se fondre dans l’anonymat des rues de Rome, dans Habemus Papam de Nanni Moretti (2011). Un personnage qui était, selon lui, «un homme qui, avant tout, a un grand sens de la dignité de sa tâche et non pas de sa gloire».

Rejet de la bourgeoisie

Né le 27 décembre 1925 à Paris, il dira de ses parents, «musiciens sans passion», qu’ils lui ont «servi de contre-modèle». Cette famille qu’il a décrite «égoïste, raciste et franchouillarde» a probablement pesé dans son rejet de la bourgeoisie.

Très vite, il prend des cours de théâtre, débute au cinéma et parallèlement sur les planches.

En 1945, à la Libération, il a 20 ans. L’époque lui donne sa chance. À Saint-Germain-des-Prés, il fait des rencontres: Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Juliette Gréco — qu’il épousera en 1966 —, des réalisateurs dont Luis Buñuel.

Question d’époque aussi, il devient compagnon de route du Parti communiste. Un engagement à gauche qu’il gardera sans jamais s’encarter, affichant parfois son soutien.

Remarqué pour la première fois au cinéma avec Le Doulos de Jean-Pierre Melville (1962), il devient célèbre l’année suivante avec Le Mépris. Il tourne ensuite énormément, fait la navette entre la France et l’Italie et étreint à l’écran nombre d’actrices : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve et Romy Schneider.

Il devient aussi un des acteurs fétiches de Buñuel (Le journal d’une femme de chambre, Belle de jour, Le charme discret de la bourgeoisie) chez qui il incarne des personnages troubles, puis de Claude Sautet dans les années 70 (Les choses de la vie, Max et les ferrailleurs, Vincent, François, Paul... et les autres), qui fait presque de lui une incarnation des Trente glorieuses.

«Anti-star»

Il brise ensuite son image de séducteur au front dégarni et se jette dans des rôles aux profils débridés, dont celui d’homosexuel suicidaire dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973), qui fit scandale sur la Croisette par ses scènes orgiaques et scatophiles.

Son refus du plan de carrière et son côté «anti-star» l’amènent à tourner également des films d’auteur.

En 1990, il campe avec gourmandise un personnage de grand bourgeois fantasque dans Milou en mai de Louis Malle, avant de devenir le peintre intransigeant de La Belle Noiseuse de Rivette (1991), aux côtés d’Emmanuelle Béart. Le film lui vaudra sa quatrième nomination aux César, mais il ne remportera jamais de statuette.

À la télévision, il a joué Don Juan ou le Festin de pierre de Marcel Bluwal en 1965, qui attira 12 millions de téléspectateurs.

Au théâtre, il a été dirigé par les plus grands, Peter Brook, Patrice Chéreau, Luc Bondy... «Si je pense à tous ces monstres que j’ai interprétés, tous ces abysses dégoûtants qui font peur, dira-t-il, je crois que c’est pour moi une façon de dire mes secrets».

Très discret sur sa vie privée, Piccoli, qui s’est marié trois fois, lèvera un coin du voile, à 90 ans, dans un livre d’entretiens. Il y confiait notamment son angoisse de ne plus pouvoir travailler.