La brigadière scolaire Denise Bolduc a subi plusieurs fractures. Elle sera plusieurs mois en réadaptation au Centre Interval.

Cri du cœur d’une brigadière

TROIS-RIVIÈRES — «Ça pourrait arriver à un de vos enfants, s’il vous plaît pensez-y.» Ce cri du cœur est lancé par Denise Bolduc de son lit chez InterVal où elle passera de longs mois en réadaptation. Cette brigadière scolaire de Trois-Rivières a le fémur gauche et le genou droit fracturés. Son épaule gauche est cassée à trois endroits.

Brigadière scolaire depuis 2008, elle a trop souvent vu des véhicules pratiquement la frôler alors qu’elle se tenait dans le milieu de la rue sa pancarte d’arrêt pourtant bien en vue. Mais le 30 janvier dernier, vers 15 h 20, elle n’a pas juste été frôlée par un véhicule, elle a été happée de plein fouet à l’intersection du boulevard Sainte-Madeleine et de la rue Saint-Maurice, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine. «J’ai fait traverser une petite fille. Elle était rendue sur son trottoir. Je me suis retournée pour aller à mon coin de rue, et j’ai vu l’auto qui était en face de moi. Elle m’a frappée. J’ai eu juste le temps de voir l’auto et c’est arrivé», raconte-t-elle.

Malgré la douleur, elle est demeurée consciente. Quand on évoque l’accident, ce n’est pas du choc qu’elle a vécu dont elle parle, mais bien de son soulagement de savoir qu’aucun enfant n’a été blessé. «J’étais assez contente que la petite fille soit rendue de l’autre bord [de la rue]. Je venais juste de la faire traverser. Elle était en sécurité une chance. Elle est tellement mignonne. Quand j’étais à terre, elle est venue me flatter.»

La conductrice a dit qu’elle avait été aveuglée par le soleil. Elle circulait sur le boulevard Sainte-Madeleine et tournait à gauche sur la rue Saint-Maurice lorsqu’elle a happé la brigadière. Elle a écopé d’un constat d’infraction pour avoir effectué un virage sans s’assurer de l’absence de danger. C’est une amende de 100 $ plus les frais. Comme c’est un accident, elle ne fera pas l’objet d’accusations.

Mme Bolduc a commencé sa réadaptation lundi. Pour l’instant, elle doit demeurer pratiquement immobile, ce qu’elle trouve très difficile. «On me lève avec le lève-personne pour m’asseoir dans une chaise et on me relève pour me mettre dans mon lit. C’est bien épouvantable. Je suis confinée à mon lit. J’espère que je vais revenir correcte. Je ne sais rien», confie-t-elle, en pleurant. Elle en a encore pour trois mois sans pouvoir se lever. Dans cette difficile épreuve, elle a de la famille et des amis qui veillent sur elle. «Heureusement, j’ai beaucoup de gens qui m’aiment.»

La dame de 69 ans aimerait reprendre son travail de brigadière qu’elle adore. Pas question de retraite pour elle. Mais en raison de l’accident, tout est remis en question. «Je voulais travailler jusqu’à 71 ans minimum. La CNESST a écrit que ce n’était pas sûr que je pourrais refaire ce travail, mais j’aimerais ça y retourner. On y va au jour le jour.» C’est le contact avec les enfants qu’elle apprécie. «J’aime ça faire traverser les petits enfants. Je leur demande leur prénom, je leur parle.»

La brigadière scolaire Denise Bolduc a été gravement blessée lorsqu’elle a été happée par un véhicule le 30 janvier dernier à la sortie des classes à Trois-Rivières.

C’est pour sensibiliser les gens à l’importance d’être prudents dans les zones scolaires qu’elle a accepté de raconter son accident. Les gens qui roulent trop vite ou qui sont distraits sont légion. «On est dans le milieu de la rue. On a un bras qui tient la pancarte et l’autre bras qui est étendu et ils tournent quand même. Quand on retourne à notre coin de rue, il faut toujours bien regarder, parce qu’on ne sait jamais s’il y en a un qui est en train de tourner ou pas. C’est sûr que le virage à droite est permis, mais quand on est dans la rue, ça devrait être interdit.»

Le Syndicat des brigadiers scolaires de Trois-Rivières affilié au SCFP déplore aussi le comportement de certains automobilistes. «Les gens sont distraits aujourd’hui. Ils parlent sur leur cellulaire. Ils sont pressés», mentionne Suzanne Pelletier, présidente du Syndicat. Selon cette dernière, des propositions ont été faites à la Ville pour améliorer la sécurité comme par exemple, l’installation de panneaux de signalisation plus voyants, des modifications au manteau ou au panneau d’arrêt des brigadiers pour rendre ces derniers plus visibles, mais le tout est resté lettre morte. «On voudrait avoir plus de sécurité, surtout sur les grandes artères, mais ça n’aboutit jamais à rien. Ils nous disent toujours qu’ils n’ont pas de budget, qu’ils ne peuvent pas se permettre ça. Mais on ne veut pas avoir des affaires qui coûtent des millions, on veut avoir des affaires pour se protéger un peu plus», fait valoir Mme Pelletier.

Sensibiliser la population au travail des brigadiers serait important, note-t-elle également. «Je leur ai demandé de faire une campagne de sensibilisation. Ils ont commencé à en faire un peu plus pour les autobus scolaires. Nous, on est dans le même pattern qu’eux et en plus on joue dans le trafic.»

Selon le Syndicat, les brigadiers auraient été invités à produire un rapport d’incident lorsqu’une situation problématique se produit comme, par exemple, lorsqu’un véhicule omet de s’immobiliser malgré leur présence. Une requête qui est difficilement applicable dans la réalité de leur travail, affirme Mme Pelletier. «Ce n’est pas évident de faire ça quand tu travailles avec des enfants.»

«Ils n’arrêtent pas de dire qu’il n’est jamais rien arrivé, que les gens sont prudents. Je leur ai répondu: ‘‘C’est ça, attendez qu’il arrive quelque chose de grave, et peut-être qu’on arrivera à quelque chose, et là c’est ce qui est arrivé», déplore-t-elle, en faisant allusion à l’accident de Mme Bolduc.

Pour sa part, la Ville de Trois-Rivières se dit étonnée par les propos du Syndicat des brigadiers. «On est un peu surpris de cette réponse des brigadiers. Il n’y a eu aucune demande qui a été faite en lien avec la santé et sécurité des brigadiers en général. La santé et sécurité est une valeur qui est très importante à la Ville. Il y a beaucoup d’efforts qui sont investis justement pour prévenir les incidents. Si on regarde notamment par rapport aux brigadiers, il y a un programme de prévention qui a été élaboré. Il y a eu plusieurs ajustements, améliorations pour assurer la sécurité. Par exemple, les arrêts sont maintenant plus légers, on leur a fourni de nouveaux équipements comme des souliers à crampons. On a développé ce programme et il est renouvelé et réétudié chaque année. Chaque brigade (intersection) a son évaluation au niveau des risques. Les brigadiers ont une formation chaque année. Il y a plusieurs efforts qui sont faits pour prévenir les incidents et protéger nos brigadiers», affirme Cynthia Simard, porte-parole de la Ville de Trois-Rivières.

Selon cette dernière, l’accident de Mme Bolduc n’a rien à voir avec la santé et sécurité. «C’est une infraction au Code de la sécurité routière. Ce n’est pas un défaut de l’employeur. C’est vraiment la conductrice qui a fait une faute. Donc, le message à lancer à l’ensemble des conducteurs, c’est qu’il faut augmenter notre vigilance lorsqu’on conduit aux abords des zones scolaires.»