Comment stimuler les enfants doués

Les écoles québécoises contiennent de nombreux enfants avec des besoins particuliers. Parmi eux, il y a les doués, ces électrons libres qui bouillonnent d’émotions, de questions, et dont le haut potentiel intellectuel a besoin d’être nourri. Comment faire? Le Soleil tente d’offrir un début de réponse.

Certains passeront inaperçus, d’autres sortiront obstinément du moule. Les enfants doués ne sont pas nécessairement des premiers de classe ni des autodidactes, si bien qu’il faut les accompagner au risque de les voir s’éteindre, exploser ou décrocher.

Déjà, en maternelle, Jacob demandait à ses parents quand il allait faire «de vraies maths». Son ennui et ses bons résultats scolaires convainquent rapidement sa professeure de 1re année de le faire passer en 2e dès l’automne. L’année suivante, il commence à se sentir différent des autres.

«J’ai senti que je n’étais pas rendu au même endroit. Je m’intéressais beaucoup aux sciences, ça me brûlait vraiment d’apprendre plein de trucs. J’avais l’air plus érudit que les autres, mais c’est parce que dans mes temps libres je lisais et qu’en classe c’était facile», raconte celui qui est maintenant en 5e secondaire. Dès qu’un sujet l’intéresse, il s’y plonge à fond. «Wikipédia, pour moi, c’était magique», note-t-il. 

Faire de la musique, une heure par jour après l’école au primaire, puis encore plus souvent au secondaire, a été une planche de salut. Il apprend à jouer du piano, de la clarinette, du hautbois, du saxophone, pour finalement arrêter son choix sur les percussions. Dès qu’il comprend le principe, il saute à un autre instrument.

«Ça me permettait de revivre le rush du début, le plaisir de découvrir comment l’instrument fonctionne. Les percussions, c’est vaste, c’est toujours différent, et c’est plus physique. Ça me donne un plus grand défi.»

Longtemps attiré par les sciences, il a maintenant un penchant pour les sciences humaines. Il veut se diriger en économie, en gardant un œil sur les sciences politiques et la philosophie. «Pour moi, l’économie, c’est la science sociale clé de voûte, à laquelle tout est relié. C’est aussi un peu comme de l’histoire et de la divination. On répond par bribes aux questions d’où on vient et où on va. Et j’aime beaucoup les graphiques.»

D’après son expérience personnelle, Jacob trouve qu’à l’école, on repasse souvent sur le même concept, en élargissant un peu plus à chaque fois. Le jeune homme n’est pas certain que ce soit une bonne manière d’apprendre pour
les élèves doués.

En acceptant de nous rencontrer pour parler de sa douance, Jacob a fait bien attention de distinguer son cas de ce qui s’applique de manière générale à ceux qui ont un haut potentiel intellectuel. «À l’école, on repasse souvent sur le même concept, en élargissant un peu plus à chaque fois. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne manière d’apprendre pour les élèves doués.»

S’informe-t-on sur la douance lorsqu’on est soit même doué? Jacob réfléchit. «Ça intéresse plus ma mère», répond-il finalement avec un grand sourire. «Mais évidemment, si quelqu’un a une douance et éprouve des difficultés, je suppose que ça peut l’aider de s’informer là-dessus.»

Grandes questions

Ce sont les crises d’angoisse de Martin* (nom fictif), qui ont amené ses parents à consulter un neuropsychologue. «À la fin de la 3e année, il nous a fait son bilan. Il disait que ça faisait déjà quelques années qu’il était à l’école, qu’il en avait encore pour 10 ans, alors qu’il n’apprenait rien, et qu’une grande partie de sa vie serait déjà passée lorsqu’il aurait terminé ses études. On voyait qu’il était en détresse. Ça le rendait très triste», raconte sa mère.

Les tests révèlent une douance sous tous les plans. Ses parents décident de lui faire sauter sa 5e année. «Mais on a aussi mis un moratoire sur les questions existentielles, pour ne pas qu’il les ressasse avant de s’endormir. Il comprenait très bien tout ce qu’on lui expliquait, mais n’avait pas la maturité pour le gérer. On lui a dit de se laisser du temps», explique sa mère.

L’évaluation lui a donné des clés pour mieux comprendre son fils et l’accompagner dans ses apprentissages. «Personnellement, quand je résous un problème, j’ai tendance à suivre les étapes de 1 à 8, donne-t-elle en exemple. Mais avec Martin, il faut commencer à 4, parce qu’avant ça, il trouve ça plate, donc on perd son intérêt dès le départ. Si je ne l’avais pas lu, je n’aurais pas su. On se chicanait à cause de ça, on ne se comprenait pas.»

Boulimique de lecture, Martin s’est tapé toute la série d’Harry Potter dans ses deux premières années de primaire. «Chaque semaine, on va prendre une vingtaine de BD à la bibliothèque. S’il n’a pas assez de temps pour lire le matin, il se fâche», raconte sa mère. «La seule matière qui est un défi pour lui, c’est l’anglais, parce que ce n’est pas assez cartésien. Il trouve que les langues défient la logique.»

Au secondaire, dans un programme enrichi en sciences, Martin est encore dans les premiers de classe, mais a eu besoin d’aide pour organiser ses nouvelles tâches, qui lui apparaissaient comme une montagne insurmontable. Même s’il excelle sur le plan académique, son entourage doit rester particulièrement attentif à ses besoins sociaux et affectifs. «Il peut avoir l’air d’aller bien pendant longtemps avant qu’on s’aperçoive que quelque chose ne va pas», indique sa mère.

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Quelques ressources

›  L’association de parents Haut potentiel Québec (hautpotentielquebec.org)

›  L’Association québéçoise pour la douance (aqdouance.org)

› Le documentaire Doués et oubliés: maman quand est-ce que j’apprends? (urlz.fr/92xK)

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Un tabou difficile à briser

Expliquer à son entourage qu’on a un enfant doué suscite toutes sortes de réactions. La douance peut passer pour une lubie, une excuse, de la vantardise, voire une mode.

«Au Québec, on en a peu parlé depuis 40 ans. Alors c’est normal qu’on en voit plus et qu’on en détecte plus», observe la neuropsychologue Marianne Bélanger.

Dans les années 80, les premières études sur le haut potentiel intellectuel survenaient en même temps qu’une grande réforme de l’éducation au Québec. «On faisait de la réintégration et de l’inclusion, on ramenait les élèves avec des troubles dans les écoles régulières, le personnel enseignant était surchargé. Malheureusement, ça s’est mal terminé pour les élèves doués et talentueux, dont les besoins particuliers n’ont pas été reconnus», résume-t-elle.

Aux rencontres de parents, la mère de Jacob commence toujours par demander simplement comment ça va en classe. «Je ne parle pas de douance tout de suite, parce que c’est perçu d’une drôle de manière. Les profs se disent : ‘‘Bon, encore un autre qui pense que son enfant est un p’tit génie’’», raconte-t-elle.

Heureusement, au fil des ans, il y a eu des professeurs à l’écoute, qui acceptaient de faire un peu de lecture sur le sujet et qui avaient un certain don avec les enfants atypiques.

Au collège François de Laval, où on s’apprête à mettre en place des mesures pour soutenir les élèves doués (texte plus bas), le directeur Marc Dallaire constate qu’il y a encore de la sensibilisation à faire.

«Certains parents nous ont fait des remarques. Ils ont peur qu’on  devienne une école pour les élèves performants et que leurs enfants n’y aient plus leur place», indique-t-il. «Il faut expliquer qu’on fait simplement tenir compte des besoins particuliers, comme on le fait pour les enfants qui ont des troubles d’apprentissage et que les plans d’intervention viennent s’ajouter aux 150 autres qu’on a déjà.»

Cellule familiale

Au sein d’une même fratrie, on trouve souvent plusieurs doués, observe Marianne Bélanger, qui considère que la cellule familiale est le plus grand facteur de protection des enfants à haut potentiel. «Les parents défendent leurs besoins particuliers, les stimulent hors de l’école, organisent leur horaire pour leur permettre d’exercer leur talent. Ils sont souvent très engagés auprès de leurs enfants», explique-t-elle. Doués ou pas, les autres enfants sautent dans le train.

«On ne parle pas beaucoup de la douance de Martin, indique sa mère. On dit qu’il a besoin de plus de défis, mais on ne le présente pas comme un enfant doué. Ce serait plate pour son petit frère.» Le benjamin croyait pouvoir suivre les traces de l’aîné et finir son primaire un an plus tôt. Il a fallu lui expliquer que ce ne serait pas le cas.

Lors de saut de classe, le plus difficile pour Martin a d’ailleurs été d’en expliquer les raisons à ses camarades. Au secondaire, lorsqu’il s’est dirigé vers un programme enrichi en sciences, la direction de l’école a été informée de sa douance, mais pas ses pairs. «Je crois qu’il est heureux comme ça, constate sa mère. Il était un peu tanné de se sentir différent, il n’aime pas sortir du lot.»

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Intégrer les électrons libres

La douance (ou haut potentiel) intellectuelle influence les autres volets du développement de l’enfant : hypersensibilité, défis sur le plan social, angoisses existentielles. «L’intelligence n’est qu’un des ingrédients de la douance», indique la neuropsychologue Marianne Bélanger.

L’auteure du livre La douance : comprendre le haut potentiel intellectuel et créatif poursuit: «Une aptitude plus élevée que la moyenne, un haut niveau de créativité et un haut niveau d’engagement envers les domaines d’intérêt sont les trois ingrédients qui, ensemble, amènent des comportements doués qu’on peut observer.»

Les environnements familial et scolaire doivent aussi être favorables. Le désengagement arrive assez vite si l’enfant n’est pas assez stimulé. «Si je n’appuie jamais sur l’accélérateur, mon moteur ne sert à rien, illustre Mme Bélanger. Présentement, on a des Formule Un qui roulent dans des zones de 30 km/h. Donc, évidemment, ils peuvent déranger. Ils tournent en rond. Ça crée chez eux de l’excitation ou une démotivation, de l’apathie.»

Que faire à l’école, où il semble si difficile de déroger du programme et des routines? D’abord instaurer des mesures universelles, qui s’appliquent à la grandeur de l’école. «On fait déjà beaucoup de choses pour l’activité physique, avec des sports le midi, de la course à pied, les cubes d’énergie. On stimule alors les douances physiques, tout en aidant tous les élèves à être en meilleure santé», explique la neuropsychologue.

«Pour la douance intellectuelle, il faudrait des activités comme des conférences, des expo-sciences, des puzzles géants, bref qu’on valorise les activités plus intellectuelles  pour que tout le monde soit plus stimulé.» 

Des projets pour des groupes enrichis, un club de maths, un club de sciences pourraient être proposés tout en offrant un soutien individuel aux élèves pour qui ça n’aura pas été suffisant.

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Quand des écoles commencent à bouger

Hors de la grande région de Montréal, les établissements scolaires québécois qui tiennent compte du haut potentiel intellectuel dans leur politique pédagogique sont presque inexistants. «Presque», parce que certaines écoles privées commencent à bouger.

Au Collège François de Laval, on élaborera dès septembre 2019 des plans individualisés pour les élèves ayant une douance. Le directeur Marc Dallaire estime que ça touchera une dizaine d’élèves sur les 700 que compte l’établissement.

C’est la mère de Jacob qui a invité le personnel de l’école à assister à des conférences données par l’association Haut potentiel Québec, créée en 2012. Le collège a envoyé la directrice pédagogique, puis les deux orthopédagogues. «La partie plus compliquée, c’est la formation du personnel, pour s’assurer que tout le monde comprend bien la réalité de ces jeunes-là et répond à leurs besoins», souligne Marc Dallaire. «La plupart des parents disent que le principal enjeu est la motivation. Ils veulent que l’on varie les stratégies d’apprentissage pour leur permettre de travailler sur des projets à moyen et à long terme.»

L’équipe-école a constaté qu’elle avait déjà de bons outils en place. «On a des élèves qui ont des aménagements d’horaire pour continuer de s’entraîner avec un club sportif ou l’École de danse ou le Conservatoire de musique», explique le directeur. Des installations permettent aussi d’enrichir les cours, comme un incubateur de projets scientifiques et un centre de production multimédia. 

«Avec le personnel, on pourra évaluer si les jeunes auront besoin de tous les cours de géométrie ou s’ils pourront en être dispensés en tout ou en partie, illustre-t-il. On va leur demander en début d’année de choisir un projet d’envergure sur un an. Ils pourront sortir lorsqu’ils n’auront pas besoin d’être en classe pour aller travailler leur projet.»

Des anciens du Collège agiront comme mentors pour des projets particuliers, alors que le personnel de l’école offrira de l’aide pour contrer l’anxiété, les difficultés sociales et les troubles d’apprentissage qui peuvent se jumeler à la douance.

Contrairement à d’autres établissements scolaires, à Montréal et aux États-Unis, qui créent des groupes réservés aux élèves à haut potentiel intellectuel, le Collège François de Laval a décidé de laisser les doués dans les groupes réguliers. «La douance vient souvent avec des difficultés sociales, on n’aiderait pas les doués en les mettant à part», résonne le directeur.