Les policiers comprennent que Lefrançois achète sur Internet des pièces d’armes à feu légales aux États-Unis, mais illégales au Canada.

Collectionneur ou fabricant d’armes?

Karl Lefrançois a une passion pour le pistolet de conception italienne Beretta. Il en achète, il les répare, il les pimpe, il tire à la cible. Fervent collectionneur ou fabricant d’armes illégales?

Le résidant de L’Ange-Gardien âgé de 42 ans est livreur de boissons gazeuses depuis 23 ans. Avant son arrestation, il n’était jamais entré au palais de justice, sauf pour remplir les machines distributrices.

Lefrançois a plaidé coupable à des accusations d’avoir importé et fabriqué des armes illégales au Canada. «Je n’avais aucune intention malveillante, c’était pour collectionner», promet le gaillard aux cheveux ras, debout face au juge Alain Morand de la Cour du Québec, chargé de lui imposer une peine.

Karl Lefrançois commence à s’intéresser aux armes à feu au milieu des années 1990. Beretta est sa marque de prédilection. Il obtient son permis de possession et d’acquisition et est reconnu comme collectionneur par la Sûreté du Québec, assure-t-il.

Le livreur devient membre du club de tir de Beauport puis surveillant bénévole de l’endroit.

2012. Dans le cadre d’une enquête sur la contrebande d’armes illégales, qui vise de nombreux suspects, les autorités américaines puis canadiennes commencent à s’intéresser aux échanges de courriels entre Karl Lefrançois et Ric Gandy, un homme de Lafayette, en Louisiane, rencontré sur des forums de collectionneurs d’armes.

Les policiers comprennent que Lefrançois achète sur Internet des pièces d’armes à feu légales aux États-Unis, mais illégales au Canada. Il les fait livrer chez Gandy qui lui expédie les pièces par colis en inscrivant les mentions «divers» ou «cadeau» pour déjouer les services douaniers.

Lefrançois utilise la carte de crédit de son père pour ses achats. Pas pour brouiller les pistes, assure-t-il, simplement parce qu’il n’avait plus de carte de crédit depuis une récente faillite.

Une douzaine d’armes

Le 18 avril 2013, les policiers perquisitionnent le logement de Lefrançois à Beauport. Il n’est pas là, occupé, affirme-t-il, à soigner sa mère qui se relève d’une opération. Les agents se rendent ensuite chez le père de Lefrançois, à L’Ange--Gardien, l’adresse où le collectionneur dit entreposer ses armes. 

Au total, les policiers vont trouver une douzaine d’armes à feu. Certaines légales, d’autres non. Les agents mettent aussi la main sur plusieurs chargeurs à grande capacité, interdits au Canada. Lefrançois affirme que s’il importait des chargeurs à 17 balles, c’était pour rendre un de ses Berettas conforme à l’original et ainsi l’ajouter à sa collection. Il jure qu’il n’a jamais tiré plus que 10 coups à la fois, pour respecter la réglementation sur la capacité des chargeurs.

Les policiers saisissent plusieurs pièces d’arme à feu interdites, des canons courts notamment. «C’était pour entretenir les armes, les réparer et fournir mes amis du club de tir», affirme Lefrançois.

Un morceau de métal trouvé chez le collectionneur intéresse particulièrement les policiers; il s’agit de la pièce usinée qui, une fois finie, constituera la partie principale d’un pistolet Beretta Nano. Cette petite arme, parfaite pour dissimuler sous les vêtements, a été mise sur le marché après l’application de la Loi sur les armes à feu et ne devrait donc pas se trouver au pays. 

Il y en a seulement huit répertoriées légalement au Canada; quatre sont détenues par une compagnie de production cinématographique, deux appartiennent à des corps de police et deux se trouvent chez un importateur--distributeur Beretta.

Karl Lefrançois a fait confectionner cette pièce usinée chez Usiconcept à Québec. Le machiniste n’avait pas eu le temps de la terminer avant la perquisition. S’il avait besoin de ces pièces et de l’aide d’un machiniste, dit-il, c’était pour pimper ses Berettas, un peu comme un maniaque de voitures va modifier ses bolides.

À l’occasion d’une visite chez son armurier, le commerce Sportèque à Drummondville, Karl Lefrançois rencontre David Thériault.

Le militaire des Forces armées canadiennes, originaire de Lyster, est déjà sous enquête pour fabrication et vente illégale par Internet de fusils d’assaut et de silencieux. En 2015, il plaide coupable et sera condamné à six ans de pénitencier.

Les deux hommes discutent puis s’échangent des renseignements par courriels sur la fabrication de carcasses de Beretta et de silencieux. «Je savais bien qu’il y avait des choses pas légales et je n’ai jamais rien acheté de lui», affirme Lefrançois.

Peine minimale de trois ans

L’avocat de Karl Lefrançois, Me Rénald Beaudry, demande que la peine minimale de trois ans prévue pour la fabrication ou l’importation d’armes illégales ne s’applique pas à son client. Il s’agirait d’un châtiment beaucoup trop sévère pour un citoyen dénué d’antécédents judiciaires, actif pour la société, plaide l’avocat.

Le procureur de la Couronne, Me Michel Bérubé, ne voit pas Lefrançois comme un simple collectionneur d’armes. Il soumet que ce n’est pas pour rien que l’homme de la Côte-de-Beaupré se rendait chez un commerçant de Drummondville pour faire ses achats. C’est que Sportèque avait les permis pour importer des armes à feu et des dispositifs prohibés, notamment des chargeurs à grande capacité.

Le procureur a insisté sur les dangers liés aux armes prohibées et a réclamé une peine entre 36 et 42 mois. Le juge Alain Morand rendra sa décision sur la peine le 9 février.

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DES ARMES QUASI ÉTERNELLES

Les membres des gangs de rue à Montréal peuvent s’entretuer avec des pistolets ayant appartenu à des officiers nazis du IIIe Reich. Car une arme à feu a une durée de vie presque sans fin.

Le sergent-détective Eric Mc Kay est le responsable au Québec de l’équipe nationale de la GRC en soutien à l’application de la Loi sur les armes à feu.

Lorsqu’il a commencé sa carrière comme policier à Montréal, il a patrouillé les quartiers chauds et eu l’occasion de saisir de multiples armes prohibées, souvent très vieilles. «On saisit encore des armes à feu fabriquées durant la Deuxième Guerre mondiale, avec les marquages nazis, entre les mains des gangs de rue», témoigne le sergent-détective Mc Kay devant le juge Morand. Il n’est pas rare que les policiers retrouvent sur des scènes de crime les petits fusils mitrailleurs fabriqués par l’armurier des Hells Angels, Charles-Michel Vézina, pour la guerre des motards dans les années 1990.

La Loi sur les armes à feu au Canada remonte à 1995, six ans après le massacre de l’école Polytechnique. Cet horrible jour de décembre 1989, le tireur, muni d’une carabine semi-automatique, avait la capacité de tirer 65 coups en rechargeant seulement deux fois. Il a tué 14 jeunes femmes.

Désormais, la Loi permet des chargeurs pour les armes longues avec une capacité maximale de cinq coups. Pour les armes de poing, la capacité permise est de 10 coups.

Les chargeurs de grande capacité n’ont qu’un but : permettre aux criminels de mener leurs attaques, fait valoir le policier Mc Kay. Pour le tir à la cible ou la chasse, ils sont inutiles.

Lors du projet Flingue en 2010-2011, les policiers ont saisi chez des membres du crime organisé des centaines de chargeurs ayant une capacité jusqu’à 100 munitions.

La fabrication illégale d’armes, rendue beaucoup plus facile grâce à Internet, multiplie les ghost-gun. Ces armes à feu sont fabriquées dans des entreprises d’usinage avec du matériel de haute technologie, mais sans marquage ni numéro de série. Elles sont donc intraçables. «Elles ont une grande valeur pour le crime organisé, a témoigné le sergent-détective Mc Kay. Le tueur laisse son arme sur place et on n’aura aucune piste valable.»