Cate Blanchett et Denis Villeneuve font partie du jury qui devra décerner la Palme d’or, une «gymnastique assez particulière», concède le réalisateur québécois.

Cannes: valeurs sûres en ouverture

CANNES — Il y a un symbole fort à faire déclarer ouverte la 71e édition du Festival de Cannes par Martin Scorsese et Cate Blanchett — en français, svp! C’est un rêve mouillé de cinéphile. Sauf que pour l’audace... Surtout qu’on nous avait promis une sélection plus aventureuse avec cette nouvelle décennie. Les têtes pensantes de l’événement ont opté pour des valeurs sûres, jusque dans le choix du convenu «Todos lo sabon» («Everbody Knows») d’Asghar Farhadi pour lancer les festivités.

Ça s’explique. Le très doué réalisateur d’Une séparation (2011) a eu beaucoup de succès sur la Croisette avec Le passé (2013) et Le client (un mérité prix de la mise en scène en 2016). Et son nouvel essai pouvait compter sur Penélope Cruz, découverte à Cannes grâce à Tout sur ma mère (Almodóvar, 1999), et Javier Bardem (prix d’interprétation pour Biutiful d’Iñárritu en 2010).

Une combinaison gagnante, peut-on penser (et un couple hyperséduction pour la montée des marches...). Pas vraiment. Le duo surjoue presque tout au long. Ce qui est d’autant plus surprenant de la part d’un directeur d’acteurs aussi doué que l’Iranien. Tourner en espagnol n’était pas l’idée du siècle finalement. Ni jouer sur les terres mélodramatiques d’Aldomovar. 

L’action d’Everybody Knows se déroule dans le Rioja, où Laura (Cruz) rentre dans son village pour le mariage de sa sœur. Elle y retrouve au passage Paco (Bardem), son ancienne flamme. L’enlèvement de sa fille va faire ressurgir les démons du passé, faire craquer le vernis de l’entourage familial et exposer les rancœurs qui mijotent depuis plusieurs années.

Penélope Cruz et Javier Bardem sont les vedettes du film «Everybody Knows», de l’Iranien Asghar Farhadi, présenté en ouverture du Festival.

Alors que Farhadi nous a habitués à des scénarios riches en rebondissements et en significations, celui-ci se révèle d’une linéarité sans surprise, surtout dans le suspense. Bien sûr, la réalisation est impeccable, avec un montage haletant, une caméra de proximité et un bon sens de l’ellipse au départ, malgré de petites longueurs. Ça se gâche ensuite, surtout avec un développement cousu de fil blanc. Le film gratte la surface de la filiation, du sacrifice, de l’amour filial, du désespoir, de la foi, sans nous plonger dans les réflexions sur la condition humaine auxquelles nous a habitués la cinéaste dans ses drames psychologiques.

«On va vivre une expérience collective, ce soir. C’est assez rare», a lancé Édouard Baer qui animait cette soirée d’ouverture. Dommage qu’elle se soit révélée si ordinaire. 

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L’inévitable défilé sur le tapis rouge des artisans du film de Farhadi nous a permis d’apercevoir Suzanne Clément, accompagnée de l’acteur Reda Kateb, Julianne Moore, Benicio del Toro (président du jury d’Un certain regard), l’égérie de la Nouvelle Vague Anna Karina ainsi que le jury dans toute sa splendeur, mené par la présidente Cate Blanchett.

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Parlant du jury, hasard (ou pas), Denis Villeneuve était assis à la droite immédiate de la magnifique actrice australienne à leur conférence de presse, en après-midi, passage obligé pour ses neuf membres et la presse. Comme chaque année, l’exercice tourne un peu à vide puisque ses membres n’ont pas vu un seul film.

Malgré tout, notre Denis national considère que déterminer qui obtiendra la Palme d’or de cette 71e édition s’avère une «gymnastique assez particulière». Avec ses huit comparses, il tentera de dénicher parmi les 21 films de la compétition  un «chef-d’œuvre qui va traverser le temps». «Un film de son temps, mais aussi intemporel», a renchéri l’actrice américaine Kristen Stewart. De son côté, Cate Blanchett met la barre haute : ce sera un long métrage qui excelle en tout : réalisation, photo, direction d’acteurs, etc. 

«Nous devons accepter le fait que la tâche est impossible.» Et que l’exercice a ses limites et un contexte : «Ce n’est pas le Nobel de la paix, c’est la Palme d’or.» La présidente a rappelé qu’il y a souvent un fossé entre les choix du jury, les préférés de la critique et ceux du public. Elle a tenu à relativiser l’importance des prix en indiquant qu’elle s’intéressait autant aux films qui sortent de Cannes portés par une rumeur favorable.

Même entraînés sur le terrain de la parité et du mouvement #Moiaussi, Villeneuve et Blanchett ont laissé parler la raison plutôt que l’émotion. Le réalisateur québécois a rappelé que le redressement ne sera pas instantané. «Ça ne se fera pas du jour au lendemain, a souligné Blanchett. Est-ce qu’on doit y arriver? Oui, absolument. Dans un futur proche? J’espère.»

Le jury présidé par l’actrice australienne doit aussi attribuer les six autres prix. Outre celle-ci, Villeneuve, Stewart, il est composé des acteurs Chang Chen et Léa Seydoux; des réalisateurs Ava DuVernay, Robert Guédiguian et Andreï Zviaguintsev ainsi que la chanteuse Khadja Nin.

«Nous sommes un jury engagé, de résistants, chacun dans notre domaine! Je pense que ce ne sera pas trop compliqué de s’entendre», a commenté cette dernière.

On verra ça le 19 mai...

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

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LU

Dans Le Monde que ce n’est pas la première fois que des cinéastes de la compétition subissent des sanctions dans leur pays après une sélection à Cannes. Cette année, l’Iranien dissident Jafar Panahi (Three Faces) et le Russe Kirill Serebrennikov (Leto) ne viendront pas présenter leurs longs métrages, malgré les pressions répétées du Festival envers leurs gouvernements respectifs. Ironiquement, il ne s’agit même pas de films critiques du régime en place, a souligné Thierry Frémaux en conférence de presse lundi. Le délégué général avait peu d’espoir de faire débloquer leurs dossiers respectifs.

ENTENDU

Thierry Frémaux exprimer ses plus vifs regrets de n’avoir pu présenter Roma d’Alfonso Cuarón. Netflix, qui produit le long métrage du Mexicain, l’a retiré de la sélection officielle lorsque la compagnie américaine n’a pu s’entendre avec le festival sur les modalités de présentation de ses œuvres à Cannes. «On aurait dû être plus respectueux, plus diplomate. […] Je peux comprendre la position de Netflix là-dessus. J’aimerais dire que c’est un bon film. Et j’aimerais dire la tristesse que j’ai de ne pas accueillir pour la première fois en compétition Alfonso Cuarón.» Nous aussi, Thierry, nous aussi...

VU

Trop de zombies les yeux rivés sur leurs cellulaires. La circulation est assez pénible sans qu’on se bute constamment sur des gens qui ne regardent pas où ils vont, s’arrêtent de façon inopportune ou ralentissent considérablement pour pitonner. Et pas seulement dans les rues: il faut voir ces prétendus journalistes tenter de photographier les membres du jury que la sécurité a dû, gentiment mais fermement, repousser. La palme toutefois à cette journaliste assise devant moi qui a passé toute la conférence de presse... à texter! Imaginez les 12 prochains jours…

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ON A VU

Todos lo saben (Everybody Knows) d'Asghar Farhadi ***