50 millions $ par année pour les médias écrits du Québec [VIDÉO]

Le gouvernement Legault aidera les médias écrits à conserver leurs salles de nouvelles. Une aide de 50 millions $ par année est offerte à tous les journaux qui diffusent des nouvelles d’intérêt général sur papier ou sur le web.

Le ministre des Finances Éric Girard et la ministre de la Culture Nathalie Roy ont annoncé mercredi leur plan d’aide aux médias, promis depuis plusieurs mois. «Nous venons solidifier un pilier de notre démocratie, qui est ébranlé depuis des années déjà, soit le droit à l’information. Nous posons un geste fort», a souligné Mme Roy.

La mesure phare du plan est un crédit d’impôt remboursable de 35 % sur le salaire d’un journaliste ou de tout autre employé d’une salle de rédaction, comme les informaticiens, jusqu’à concurrence d’un plafond salarial de 75 000 $. La mesure sera rétroactive au 1er janvier 2019 et a un caractère permanent, a précisé M. Girard. 

Il s’agit d’un crédit d’impôt plus généreux que ce qu’offre le gouvernement fédéral de Justin Trudeau, qui prévoit rembourser 25 % du salaire des employés d’une salle de rédaction, jusqu’à concurrence de 55 000 $ par année. 

Cette aide des deux paliers de gouvernement pourra être cumulée par les journaux qui la solliciteront. Au Québec, elle pourra être accordée à 200 médias d’information de toutes tailles et touchera jusqu’à 1200 employés, indique M. Girard.

L’urgence

Ce crédit d’impôt ne s’appliquera toutefois pas aux journalistes qui travaillent pour des agences de presse ou pour des médias électroniques, comme la radio et la télévision. Le gouvernement ne ferme toutefois pas la porte à élargir son programme plus tard. «On est très conscients qu’il y a d’autres problèmes ailleurs. Pour le moment, l’urgence, le péril en la demeure, c’étaient les journaux écrits», a plaidé la ministre Roy, en faisant référence aux difficultés de Groupe Capitales Médias (l’employeur de l’auteure de ces lignes), qui s’est placée à l’abri de ses créanciers en août. 

Le ministre Girard a expliqué qu’il aurait préféré annoncer ces mesures fiscales lors de la mise à jour économique du gouvernement, en novembre, mais l’annonce a été devancée pour permettre à ceux qui voudraient acheter les journaux de Groupe Capitales Médias de faire leurs offres d’ici la fin octobre.

«C’est des mesures qui sont drôlement intéressantes», a réagi Claude Gagnon, président-directeur général de Groupe Capitales Médias. Selon lui, l’annonce du gouvernement arrive à point nommé. «Est-ce que ça va être suffisant pour les futurs acheteurs? On ne le sait pas encore. Mais comme ça fait plusieurs années qu’on est en démarches auprès des gouvernements pour obtenir de l’aide, c’est vraiment bienvenu», ajoute-t-il.

«C’est une excellente nouvelle», s’est quant à lui réjoui Jean-François Néron, président du syndicat de la rédaction du journal Le Soleil. M. Néron, qui travaille au projet de coopérative d’employés pour relancer les opérations de Groupe Capitales Médias, est d’avis que l’annonce gouvernementale représente «un levier important» dans le plan d’affaires qui est en préparation. 

Sortir de la crise

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ajoute à son plan d’aide d’autres mesures pour que les entreprises de presse puissent se sortir de la crise qu’ils traversent, comme la prolongation jusqu’en décembre 2023 du crédit d’impôt pour la transformation numérique, la bonification de programmes d’aide budgétaire du ministère de la Culture et des Communications et un soutien à RecycleMédias, pour que les journaux n’aient plus à payer de frais de recyclage du papier. 

Investissement Québec sera également mis à la disposition des médias qui auraient besoin d’une demande de soutien temporaire, en attendant de recevoir les crédits d’impôt promis.

Cette annonce survient alors que la commission parlementaire qui se penche sur la crise des médias n’a pas terminé ses travaux. Après s’être rendue en Gaspésie, elle entendra des médias de l’Abitibi-Témiscamingue le 11 octobre, et produira par la suite un rapport. À la suite de ce dépôt, la ministre Roy indique qu’elle annoncera une nouvelle politique visant le placement publicitaire gouvernemental dans les médias en région, qu’ils soient écrits ou électroniques. 

Critiques

Si les partis d’opposition à l’Assemblée nationale croient que le gouvernement a raison d’agir rapidement, ils auraient aimé un plan d’aide qui embrasse plus large. «Ce sont des mesurettes», déplore la députée libérale Isabelle Melançon. Selon elle, la CAQ doit avoir plus d’audace et s’attaquer à «la maladie» qui affecte les entreprises de presse, en taxant les revenus des géants du web. 

La députée solidaire Catherine Dorion croit également que la CAQ doit absolument taxer les GAFAM, au lieu de faire payer les contribuables. «On aime mieux ne pas faire face aux grosses compagnies», déplore-t-elle. La députée est d’avis que les chroniqueurs ne devraient pas avoir accès au crédit d’impôt, parce qu’ils ne produisent pas de la nouvelle originale, comme le font les journalistes. 

Le député péquiste Harold Lebel a quant à lui parlé d’un «pas dans la bonne direction» pour l’information régionale.

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UN PAS DANS LA BONNE DIRECTION, DISENT LA CSN ET LA FTQ

L’aide de Québec annoncée aux médias écrits a été en général bien reçue par les organisations syndicales qui représentent les travailleurs de l’information concernés, mais la CSN et la FTQ préviennent qu’il faudra aller plus loin pour solutionner la crise.

En entrevue juste après l’annonce ministérielle, mercredi, la présidente de la Fédération nationale des communications de la CSN, Pascale St-Onge, a vu l’annonce du crédit d’impôt de 35 % sur la masse salariale comme une bouffée d’oxygène pour les médias écrits. «Ça correspond à la demande que nous avons depuis déjà quelques années, c’est-à-dire une aide d’urgence pour les médias de la presse écrite qui représente un crédit d’impôt sur la masse salariale», a-t-elle affirmé.

La FNC avait évoqué un plafond salarial de 85 000 $ et le crédit d’impôt l’établit plutôt à 75 000 $, mais «c’est une nette progression par rapport à ce qui a été proposé du côté fédéral qui était plafonné à 55 000 $, donc oui, ça correspond à nos espérances», a ajouté Mme St-Onge.

«Ça prend plus que ça»

Le président de la FTQ, Daniel Boyer, a toutefois prévenu que ce pas dans la bonne direction ne suffirait pas à lui seul. «C’est un début, mais ça prend plus que ça. Nous, on est allé en commission parlementaire, on a insisté sur le fait que ça prenait une multitude de solutions si on veut que les médias se sortent la tête de l’eau», a-t-il lancé.

«Qu’est-ce qu’on fait avec les GAFA de ce monde qui drainent 80 % des revenus publicitaires, qui piquent des nouvelles à nos médias traditionnels sans aucune redevance en retour, qui ne paient aucune taxe, aucun impôt. C’est un problème là. La compétition, elle n’est pas égale.»

Bien qu’il juge souhaitable que le fédéral aussi intervienne face aux GAFA, M. Boyer estime que Québec peut aussi faire un bout de chemin.

«Il faut que le gouvernement du Québec mette toute la pression nécessaire sur le gouvernement fédéral. On ne peut pas se contenter de dire : “C’est dans la cour du fédéral et nous, ce n’est pas dans notre cour, donc on ne peut rien faire et on ne fait rien.”», a insisté M. Boyer.  La Presse canadienne