Le Dr Pierre Harvey dénonce

Médecin au GMF Montcalm, le Dr Pierre Harvey estime qu’il n’y a pas assez d’omnipraticiens sur le territoire de Chicoutimi et que le Plan régional d’effectifs médicaux (PREM), lequel prévoit une seule embauche en 2019, est nettement insuffisant pour combler les besoins de la clientèle.

À quelques mois de la retraite, après 43 ans de pratique, le Dr Harvey lance un cri du coeur, lui qui appréhende l’explosion du nombre de patients orphelins.

Dans une lettre acheminée au Quotidien, le médecin de famille du GMF Montcalm s’est inscrit en faux contre les stratégies ministérielles, lesquelles, selon lui, ne cessent de changer et vont à l’encontre des besoins des patients. En mars 2019, Pierre Harvey, qui a à sa charge 1250 patients, prendra sa retraite. Une collègue de la même clinique, présentement en congé de maladie pour cause d’épuisement professionnel, a annoncé qu’elle ne reviendra pas. Il estime donc que 2800 patients seront sans médecin de famille au printemps. Présentement, il est estimé qu’autour de 8000 noms figurent dans les registres du guichet unique. Selon les calculs du Dr Harvey, ce nombre grimpera à environ 11 000 après son départ et celui de sa consoeur. De surcroît, il pense que la répartition de la clientèle est inégale entre les médecins de la région et que certains n’en acceptent pas autant que les autres, ce qui provoque une surcharge chez une portion des professionnels.

« On nous dit que la région fait bonne figure et qu’on est en voie d’atteindre les cibles, mais quand on regarde ce qui est en train de se produire, le portrait n’est pas reluisant », martèle celui qui a commencé sa carrière à Tadoussac en 1975. D’ailleurs, 15 pour cent de la clientèle de l’omnipraticien est formée de gens de la Côte-Nord. Ces patients ne peuvent s’inscrire au guichet unique régional et sont redirigés vers leur région. Ce qui choque le Dr Harvey, c’est le fait qu’en vertu des nouvelles règles gouvernementales, il lui est impossible de transférer ses patients à des collègues.

« Les sept autres médecins en place sont déjà surchargés et suivent la consigne du ministère de la Santé d’assurer le suivi au moins à 85 pour cent de leur propre clientèle », fait-il valoir.

Le Dr Harvey estime que la promesse de fournir un médecin de famille à chaque Québécois deviendra difficile à livrer dans le contexte où les listes d’attente vont exploser. Résultat, dit le médecin, il y aura des débordements à l’urgence et une pression immense sur le réseau.

Pierre Harvey a discuté avec le sous-ministre de la Santé du Québec et a communiqué avec le bureau d’Andrée Laforest pour lui faire part de ses doléances et de ses inquiétudes. Il rencontrera la ministre régionale la semaine prochaine et espère qu’elle fera pression auprès de sa collègue Danielle McCann.

Lui-même orphelin

Le Dr Pierre Harvey est animé d’un sentiment d’impuissance. Il voit mal sa clientèle vulnérable, dont une femme de 102 ans, se tourner vers le guichet unique. Il souhaite que le gouvernement intervienne pour éviter de la détresse et des drames.

Une fois à la retraite, le vieux routier de la médecine générale n’aura évidemment plus de permis. Il serait facile, pour lui, de demander à un camarade de le prendre en charge. Mais en guise de solidarité à l’égard de ses patients orphelins, il s’inscrira au guichet unique.

Le médecin a écrit au conseil d’administration du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux. La présidente, France Guay, lui qui a signifié l’impossibilité du CIUSSS d’intervenir.

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LA LETTRE DU DR HARVEY

Je quitte Chicoutimi, ma ville natale, pour aller pratiquer ma profession de médecin de famille. Le besoin est évident pour Tadoussac, Sacré-Coeur, Les Bergeronnes et les petites municipalités environnantes. J’avais promis à ma compagne d’y pratiquer au moins deux ans. J’y fus cinq ans, en m’assurant d’y laisser un autre médecin en place, ce qui fut fait.

Avec ce collègue, nous avions fait une visite des personnes vulnérables ou à mobilité réduite, une à une, pour présenter mon collègue remplaçant. Ce dernier a quitté depuis fort longtemps.

Il y a un an, en octobre 2017, à l’âge de 71 ans, après 43 ans de pratique en médecine familiale à Chicoutimi, plus de 3000 accouchements… j’avise de la date de ma retraite, soit le 30 mars 2019.

Environ 15 % de ma clientèle provient encore du lieu de ma pratique d’origine, situé à 100 km de Chicoutimi. La population de ce territoire a toujours manqué d’effectifs médicaux.

C’est pourquoi j’ai souvent priorisé les rendez-vous pour cette clientèle.

Ma patientèle actuelle compte environ 1200 personnes, dont 50 % sont identifiées vulnérables, dont 40 personnes âgées sont visitées à leur domicile, dont 18 ont plus de 90 ans, la plus âgée ayant 102 ans.

Il faudra minimalement deux médecins plus un demi-temps partiel pour prendre ma relève.

J’en avise le sous-ministre de la Santé, en août 2018.

Il m’informe de la nécessité de définir les besoins pour le sous-secteur de Chicoutimi pour l’année 2019 et qu’on ne peut pas obliger, par ailleurs, un médecin à venir pratiquer dans notre clinique. Le médecin responsable du Département régional de médecine générale est avisé et insistera avec moi pour obtenir des postes.

Dans notre GMF, nous avons fait construire récemment cinq bureaux modernes avec tout l’équipement approprié. Depuis un an, trois jeunes collègues, terminant leurs études en médecine, ont été rencontrés et ont manifesté leur désir de venir pratiquer avec nous.

Il y a quelques jours, j’apprends deux mauvaises nouvelles. Une collègue de notre clinique qui était en congé pour épuisement professionnel ne reviendra pas. Elle avait 1600 personnes sous ses soins. D’autre part, le ministère de la Santé a objectivé un seul poste pour Chicoutimi en octobre dernier, pour l’année 2019. On appelle cela les PREM (Plans régionaux en effectifs médicaux). Les trois médecins intéressés à pratiquer chez nous ont passé une entrevue pour choisir une seule candidate comme le stipule le plan. Mais elle ne viendra pas pratiquer chez nous.

Ainsi, 2800 personnes se retrouveront sans médecin de famille le 30 mars 2019.

Les politiciens avaient promis un médecin à chaque Québécois.

La consigne, en ce moment, consiste à informer toutes ces personnes de s’inscrire au guichet unique de l’Hôpital.

Il y a déjà 8000 personnes sur cette liste, avant même que ne soient inscrites 2800 de plus, soit près de 11 000 personnes. Pourtant une nouvelle très récente dans les médias mentionnait que le Saguenay-Lac-Saint-Jean était le secteur le mieux pourvu.

Les sept autres médecins en place sont déjà surchargés et suivent la consigne du ministère de la Santé d’assurer le suivi d’au moins 85 % de leur propre clientèle.

Ma clientèle de Tadoussac est dirigée vers le guichet unique du secteur de la Côte-Nord. Les gens de La Baie, dirigés à La Baie, etc.

Ces gens qui fréquentent notre clinique depuis 40 ans, qui connaissent le milieu, les médecins spécialistes, nos infirmières, nos secrétaires, à qui ils apportent des petits pots de confitures de petites fraises cueillies une à une. 

On leur envoie un message signifiant : retournez chez vous, alors que c’est chez nous qu’ils sont chez eux.

L’angoisse se lit sur les visages des personnes reçues en consultation depuis les derniers mois. Mes voisins, ma nièce, le cousin de mon père, mes copains, les diabétiques non contrôlés, en plus de tellement de personnes vulnérables, tous sont désespérés et arrivent à peine de croire à cet imbroglio.

Au cours des prochaines semaines, je demeurerai en communication avec le sous-ministre et notre députée Andrée Laforest. L’urgence est manifeste.

En consultant constamment ma mémoire et en repassant tous ces noms et tous ces visages, je constate, avec effarement, qu’avec le temps tous mes patients (es) sont tous devenus, finalement, mes amis (es).

Alors, bon courage mes amis (es).

Je n’ai pas non plus de médecin de famille et je n’ose me prévaloir d’un libellé de pseudo « VIP » pour quémander une place. 

Je trouverais cela indécent.

Je vais m’inscrire aussi sur la liste des orphelins de mon secteur.

Dr Pierre Harvey