Cette photographie montre le fantôme de l’opéra au moment où il s’apprête à tuer la prima donna qui, pour son plus grand malheur, a voulu le séduire. C’est l’un des moments forts du ballet présenté vendredi, à Chicoutimi, à l’initiative de Diffusion Saguenay.

Le charme équivoque du «Fantôme de l’opéra»

Tant de souffrance enveloppée dans tant de beauté.

Recréé vendredi soir, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi, le drame du Fantôme de l’opéra a offert le spectacle d’un homme dont le sens de l’élévation s’est brisé sur les pierres de son extrême laideur. Cette histoire maintes et maintes fois racontée, au cinéma comme à la scène, a permis à une foule importante, qui débordait jusqu’au palier supérieur, de vivre par procuration la descente aux enfers du héros imaginé par le romancier Gaston Leroux.

Dès la première scène, le ton est donné lorsqu’on le voit fuir en pleine nuit, poursuivi par une meute dont les cris et les hurlements donnent froid dans le dos. L’alerte passe et le voici qui danse, une main masquant son visage. Incarné par Sergiy Diyanov, cet homme prénommé Érik vit toujours dans l’angoisse, ce qui n’empêche pas l’espoir d’une rédemption de se matérialiser lorsqu’apparaît la belle Catherine, si délicate qu’elle semble à peine réelle.

Dans la version concoctée par le chorégraphe Igor Dobrovolskiy, de jolies images reproduisant les pensées du pauvre homme, directeur d’une compagnie de ballet qui n’existe que dans sa tête, alternent avec ses interactions avec l’objet de ses désirs. Des mannequins trahissent le caractère factice de sa troupe, même si de véritables danseurs, dont une prima donna trop entreprenante pour son propre bien, font partie du paysage.

Cette partie du spectacle offre beaucoup à voir. Des danses comiques empruntent à l’esthétique des films muets, alors que d’autres sont juste enlevées. Très tôt, cependant, la dure réalité reprend ses droits. Lorsque Catherine voit Érik sans son masque, elle perd connaissance et il a beau danser avec ce corps inerte, traîner sur la scène ses jambes privées de tonus, un ressort émotif s’est défait.

Les personnages de Catherine et Raoul expriment leur amour en se moulant à de jolies chorégraphies, ainsi qu’on peut le voir sur cette image captée vendredi soir, au Théâtre Banque Nationale de Chicoutimi.

Ce sentiment est bien exprimé par Sergiy Diyanov, qui illustre avec force nuances les tensions qui animent son personnage. On doit toutefois reconnaître que la trame narrative est parfois floue, du moins jusqu’à l’entracte. Impossible de comprendre toutes les scènes, en effet, si on n’a pas lu le résumé contenu dans le programme. Et encore.

Par bonheur, le deuxième acte se présente sous des contours mieux dessinés. Désarçonné par le comportement de Catherine, qui renoue avec empressement avec Raoul, Érik entre dans une spirale mortifère. Deux fois, trois fois, il sépare les amants en espérant trouver dans les yeux de la danseuse autre chose que de la pitié. Une pitié dangereuse, ajoutera-t-on en paraphrasant Stéphan Zweig.

Semblable à un papillon épinglé, le personnage campé par Yuriko Diyanova se fait évasif, refuse désormais les caresses de son geôlier. Lorsqu’ils dansent malgré tout, Catherine laisse filtrer un profond malaise qu’accentue le peignoir blanc dont Érik lui a fait cadeau. La musique de Poulenc se fait insistante, elle aussi, sur fond de violons mélo.

C’est là que cette production atteint sa vitesse de croisière, alors que les drames se succèdent, rythmés par les combats entre Éric et Raoul, qu’appuie un mystérieux Persan. La mort de la prima donna, qui a eu le malheur de croire que sa sensualité pouvait toucher celui qu’elle identifie comme son patron, est aussi réussie que glaçante. Dès lors, la partie est perdue pour le fantôme.

Il est avalé par un rideau descendu sur la scène à la fin du spectacle, une image forte à laquelle succède l’étreinte du couple enfin apaisé. On le croit arrivé au bout de ses peines. Dans la salle, déjà, certains commencent à enfiler leurs manteaux quand le voile en tissu léger se tend brusquement. Le profil du masque apparaît, immense, au-dessus des tourtereaux. L’ultime coup de théâtre de ce Fantôme de l’opéra qui, à n’en pas douter, demeurera longtemps gravé dans les esprits.