Julie Sirois et Conan Tremblay élevaient depuis deux ans des grillons au Panama.
Julie Sirois et Conan Tremblay élevaient depuis deux ans des grillons au Panama.

La vie au Panama sur pause

Détecté dans la ville de Wuhan en Chine, le nouveau coronavirus a rapidement fait son chemin jusqu’aux quatre coins de la planète. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a confirmé l’état pandémique de l’éclosion de COVID-19 le 11 mars dernier. Le Quotidien s’est entretenu avec des Saguenéens et Jeannois d’origine, expatriés un peu partout sur la planète, afin de découvrir leur réalité alors que les mesures et les consignes en lien avec la maladie à coronavirus varient d’un pays à l’autre. Deuxième arrêt : Panama.

La pandémie de COVID-19 a forcé le retour au pays du couple formé du Saguenéen d’origine Conan Tremblay et de sa femme Julie Sirois. Le retour au Québec de ceux qui opèrent une ferme d’élevage de grillons au Panama aura été expéditif, stressant et parsemé d’embûches. C’est avec trois autres membres de leur famille, un chien et 15 millions d’oeufs de grillons qu’ils sont finalement rentrés à la maison.

Résidant au Panama depuis deux ans, le couple est, depuis un an, accompagné d’autres membres de leurs familles. La mère de Julie Sirois, le mari de celle-ci et une tante les ont rejoints pour une retraite bien méritée au soleil. C’est ensemble qu’ils ont dû quitter le Panama.

Rien ne laissait présager, il y a quelques semaines, qu’ils devraient revenir au pays en urgence. Conan Tremblay, qui est originaire de Chicoutimi, avait d’ailleurs fait des réserves alimentaires pour trois mois dès le début de ce qui allait devenir une pandémie.

L’élevage de grillons se fait dans des bassins. Des cartons sont déposés dans des piscines.

C’est l’une des allocutions quotidiennes de Justin Trudeau qui a chamboulé leur plan. « Le premier ministre a dit d’un ton de voix sérieux que c’était le temps de rentrer. Là, on a commencé à comprendre que ça ne tournait pas rond », se rappelle Conan Tremblay, qui est arrivé le 20 mars.

Le couple a pris la décision de rentrer au Québec et de convaincre le reste de la famille de faire de même. « On leur a dit de ramasser leurs trucs. S’ils restaient au Panama, on ne pouvait plus être responsables d’eux », raconte Conan Tremblay.

Les cinq membres de la famille ont acheté des billets d’avion hors de prix afin de rentrer au pays la semaine suivante.

Les choses ont rapidement déboulé lorsque le gouvernement canadien a annoncé la fermeture de ses frontières et que le gouvernement panaméen y allait également de ses propres mesures. Le groupe a acheté d’autres billets permettant ainsi de devancer de quelques jours leur départ. Une décision qui leur aura coûté des milliers de dollars supplémentaires.

Les grillons se nourrissent notamment de fruits.

Conan Tremblay et Julie Sirois ne pouvaient quitter le Panama sans planifier la suite pour leur entreprise, Cricket Market Farm. Ils ont abaissé la production au seuil minimal. Toutefois, les employés réclamaient de la nourriture pour continuer d’assurer les opérations quotidiennes. Conan Tremblay a visité plus de cinq épiceries afin d’acheter des denrées pour répondre à la demande de son équipe. Les provisions assurent une autonomie aux employés et à la ferme pendant trois mois.


« Le projet que je rêvais de faire, je ne pouvais le faire ici en raison du coût. Maintenant, l’argent n’est plus l’unique raison associée au projet, c’est pour notre autonomie alimentaire. »
Conan Tremblay

Quelques jours avant le départ, Julie Sirois a pris connaissance des vols de rapatriement organisés par divers transporteurs aériens. Flairant leur ultime chance, le groupe de cinq personnes a bouclé ses valises et quitté leurs résidences en moins d’une heure afin de se présenter à l’aéroport avec l’espoir de rentrer au Québec. L’embarquement se faisait sans questionnement ni frais, sauf pour le chien de Julie Sirois. Le compagnon à quatre pattes ne pouvait monter à bord de l’avion sans une autorisation délivrée par un spécialiste.

Il était impensable pour Julie Sirois de laisser son chien derrière elle, dans son pays d’adoption. Ainsi, le couple a été en mesure de faire l’aller-retour, en moins d’une heure, dans une ville voisine afin d’obtenir ladite autorisation.

C’est finalement à bord d’un vol de rapatriement orchestré par Sunwing que les cinq membres de la famille et le chien de Julie Sirois sont revenus au Québec. « Je n’ai jamais vécu le sentiment de la guerre, mais j’ai vécu le sentiment de l’urgence de quitter. Notre vie des deux dernières années est restée au Panama », témoigne Conan Tremblay, qui a complété sa période de quarantaine en compagnie de sa femme dans un chalet.

Conan Tremblay rêve d'exploiter la plus grosse ferme de grillons au monde. 

La situation a rapidement évolué au Panama. Le confinement est maintenant complet. Les hommes et les femmes ne peuvent sortir que deux heures par semaine à des moments prédéterminés.

L’élevage d’un mètre cube de grillons permet de nourrir une personne quotidiennement.

DES GRILLONS POUR NOURIR LA PLANÈTE

« C’est la base pour nourrir la population. Dans un an, ça va nourrir des centaines de milliers de personnes ». C’est ainsi que Conan Tremblay a décrit sa cargaison de 15 millions d’oeufs de grillons à un agent de l’Agence des services frontaliers du Canada à son arrivée au Québec.

En quittant le Panama à toute vitesse, les deux entrepreneurs n’ont pas rempli leurs valises d’effets personnels, mais plutôt d’oeufs de grillon. 

La fin abrupte de leur aventure dans ce pays d’Amérique centrale n’est pas un frein à leur rêve d’exploiter la plus grosse ferme de grillons de la planète. 

Le duo dans la vie comme en affaires a obtenu, le 23 février dernier, l’autorisation d’aller de l’avant avec un tel projet au Panama. La nouvelle ferme d’élevage de grillons devait être trois fois plus grande que l’actuelle plus grande production.

Le couple, qui avait mis le cap sur le Panama pour effectuer de la recherche et du développement pour ce type d’élevage, est conscient qu’un retour là-bas n’est pas envisageable à court terme.  « On a décidé qu’on aurait la plus grosse ferme de grillons du monde, ici, au Québec », mentionne M. Tremblay. 

Ainsi, les dizaines de livres d’oeufs ramenés du Panama ont été placées dans une ferme québécoise. Conan Tremblay et Julie Sirois ont déjà repris le travail dans un environnement contrôlé.

L’intérêt pour l’autonomie alimentaire qui émane en pleine crise de COVID-19 pourrait même faciliter le projet de ceux qui bénéficient de technologies de production figurant parmi les plus avancées sur la planète. 

« Le projet que je rêvais de faire, je ne pouvais le faire ici en raison du coût. Maintenant, l’argent n’est plus l’unique raison associée au projet, c’est pour notre autonomie alimentaire », fait valoir Conan Tremblay. 

Il espère que cette crise permettra à la population de délaisser les préjugés entourant la consommation de ce qui est considéré par plusieurs comme la protéine du futur. Comme il l’indique, le grillon est un aliment complet. Il s’agit d’une matière première qui peut être incorporée à autre chose.