Waskaganish est située sur les rives de la rivière Rupert.

La vie au 50e parallèle

Du 15 au 20 novembre dernier, notre journaliste Patricia Rainville s’est aventurée sur les vastes territoires de la Baie-James. Accompagnée de travailleurs de la construction, elle a passé cinq jours à Waskaganish, une petite communauté crie située sur les rives de la rivière Rupert, où les chantiers de construction se multiplient. Elle en a profité pour partir à la rencontre des personnes qui partagent ce territoire. Voici la deuxième partie d’une série de trois.

Né d’un père Blanc et d’une mère Inuit, Joseph O’Connor, qui a également des ancêtres Cris et Innus, sera papa pour la première fois d’ici quelques semaines. Et le jeune homme de 27 ans compte offrir à son enfant les valeurs des différents peuples qui composent sa famille, de même que celles de la maman, une résidante de Waskaganish.

« C’est vraiment la plus belle des choses qui pouvaient m’arriver, être papa », confie le jeune homme, qui a passé la majeure partie de sa vie à Waskaganish. Il a été élevé par son père et sa sœur, puisque sa maman a quitté la famille alors qu’il était encore bébé. Aujourd’hui, Joseph se définit comme un métis cri.

« Ce que je souhaite le plus, c’est de lui donner le meilleur des deux mondes, les bons côtés des Cris et ceux des Blancs », explique Joseph O’Connor, qui a généreusement accepté de se confier à la journaliste du Quotidien, tout en lui faisant découvrir les beautés des rives de la rivière Rupert, après une bonne brodée de neige tombée à la Baie-James.

Il parle du « land » des Cris qu’il veut inculqué à son garçon, c’est-à-dire les traditions et, surtout, ce que la nature a à offrir. « La nature nous donne tout ce dont on a besoin. Mais, le bon côté des Blancs, c’est la diversité et l’accès aux produits, par exemple. Lorsque j’étais jeune, je n’en avais pas, des légumes et des fruits frais. Aujourd’hui, je comprends que ça n’avait pas trop de bon sens et c’est sûrement ce qui est le plus difficile quand on vit en terres éloignées comme ça. Je ne veux pas que mon enfant ait un manque à ce niveau-là », explique Joseph O’Connor.

Celui qui rêvait d’être pompier quand il était petit travaille aujourd’hui au Cree Nation Government de Waskaganish. Son rôle, s’apparentant à celui d’un travailleur social, est d’accompagner les jeunes ayant des problèmes scolaires et qui ont été expulsés de l’école. Ils les aident, notamment, à gérer leurs émotions et leurs comportements tout en mettant sur pied des programmes de réinsertion avec eux. Il explique travailler aussi à la prévention de l’intimidation.

Et Joseph O’Connor avoue que ce n’est pas facile, pour un jeune, de vivre dans d’aussi petites communautés isolées par des kilomètres de route les une des autres.

« Il n’y a pas de maison de jeunes, ici. Il n’y a pas de divertissements. Personnellement, j’ai passé mon enfance à jouer dehors. Je jouais au hockey l’hiver et au baseball l’été. C’est évident qu’il y a des jeunes en difficulté et le fait que ce soit des petites communautés, on dirait que c’est davantage pointé du doigt », affirme le jeune homme, faisant référence aux problèmes de toxicomanie ou d’alcoolisme vécus dans les communautés autochtones. Précisons que l’alcool est interdit à Waskaganish, comme dans la plupart des communautés cries du Nord. Le bar le plus proche se trouve à plus de 300 kilomètres de route.

« C’est sûr que ça fume du pot et que ça pompe du gaz. Mais c’est loin d’être seulement ça et le fait que ce soit dans de petites communautés, on dirait que ça ressort plus facilement et que les gens ne voient que ça », se désole Joseph O’Connor.

Le jeune intervenant parle aussi des problèmes de sexualité rencontrés chez les adolescents des communautés autochtones.

« La sexualité, ici, c’est très tabou. Personne n’en parle, ni à l’école ni à la maison. Les jeunes apprennent la sexualité avec Internet et ça ne donne pas des résultats très positifs… La contraception, les parents n’en parlent pas », avance-t-il, affirmant qu’il reste bien du travail à faire à ce niveau dans les différentes communautés.

Joseph O’Connor, qui s’exprime en anglais, a appris quelque peu le français lorsqu’il a étudié à Montréal, durant quelques années. La grande ville, ce n’est pas fait pour lui, avoue-t-il. Et pendant qu’il attend le passage de la cigogne, le jeune homme continue de profiter de tout ce que la nature a à lui offrir au 50e parallèle.

Joseph oeuvre auprès des jeunes de Waskaganish.

Les urgences du Nord

Vincent Beauregard est l’un des derniers bébés nés à la maison, à Chisasibi, grâce aux bons soins d’une sage-femme crie. Trente-six ans plus tard, le papa de trois enfants se prépare à plier bagage pour Val-d’Or, où sa femme Priscillia accouchera de leur quatrième garçon. Parce qu’aujourd’hui, les femmes de Waskaganish doivent parcourir 700 kilomètres pour mettre au monde leur bébé dans un environnement médical.

« On part un mois à l’avance, afin de passer les dernières semaines de grossesse à Val-d’Or. C’est comme ça, on n’a pas le choix pour s’assurer que tout se passe bien », explique Vincent Beauregard, dont les parents travaillaient à Chisasibi, au nord de la Baie-James, lorsqu’il est venu au monde.

Vincent n’a jamais, ou presque, quitté le Nord québécois. Il vit maintenant à Waskaganish depuis plus de 10 ans, marié avec Priscillia, une jeune femme crie qu’il a rencontré en arrivant dans la petite localité de la Baie-James. Et la famille s’agrandira très bientôt. « Et on n’a pas l’intention de s’arrêter là ! On veut beaucoup d’enfants », lance celui qui a accepté de parler de sa réalité et son vécu avec la journaliste du Quotidien. De son côté, Priscillia a préféré, timidement, ne pas accorder d’entrevue.

« Mes parents viennent du Nouveau-Brunswick. Ils travaillaient à Chisasibi lorsque je suis né. Plus tard, ma mère a quitté le Nord et je suis parti avec elle dans les Laurentides quelques années. Mais je revenais toujours passer l’été à la Baie-James. Et, après mes études, je suis revenu pour y vivre. J’ai toujours aimé ça, c’est la liberté », explique Vincent Beauregard, qui a accompli une foule de métiers depuis son jeune âge. Pompier, ambulancier, chauffeur de poids lourd, éboueur, cuisinier, monteur de ligne, préventionniste, musicien, travailleur de la construction ; l’homme n’a jamais chômé.

Présentement, il coule du béton sur les différents chantiers de construction de Waskaganish, tout en faisant de longs trajets au volant de poids lourd. Mais c’est le métier de premier répondant qu’il a accompli durant la majeure partie de sa carrière.

Un métier qui pesait maintenant trop lourd sur son moral et sa vie de famille.

« Être premier répondant dans une communauté de 2600 personnes, ça veut dire connaître tout le monde chez qui on intervient. Et même si nous ne sommes pas beaucoup ici, on roulait entre deux et huit appels par jour. J’étais toujours sur appel et je travaillais tout le temps. Des horreurs, j’en ai vu. J’ai des proches qui sont morts dans mes bras, j’ai des membres de ma famille qui se sont suicidés et chez qui j’ai été appelé. C’était difficile. Un moment donné, je n’en pouvais plus », explique Vincent Beauregard, qui a choisi de privilégier sa famille plutôt que son travail. « Je suis toujours premier répondant, mais uniquement pour les cas extrêmes. Par exemple, je vais être appelé s’il y a un écrasement d’avion ou un accident de la route avec plusieurs blessés », précise le résidant de Waskaganish, qui apprécie le mélange des cultures de la petite communauté.

« Je fais souvent des partys avec des locaux et des gens venus ici pour travailler. C’est l’fun, j’essaie d’unir les gens entre eux », raconte-t-il.

D’ailleurs, il a cuisiné pour les travailleurs de la construction de passage à Waskaganish durant quelque temps. Il caresse également le projet d’y ouvrir une auberge.

Bien qu’il apprécie sa vie dans le Nord, Vincent aimerait bien avoir un pied à terre dans les Laurentides également. « Ici, il n’y a pas de stress, pas de trafic, c’est la nature à perte de vue. Mais je veux aussi que mes enfants découvrent le “Sud”, qu’ils s’y intègrent et qu’ils apprennent bien le français, c’est tellement important. Mais nos enfants ne veulent rien savoir de s’en aller ! », lance Vincent Beauregard, en riant. 

Vincent Beauregard et Joseph O’Connor se sont liés d’amitié.

Des gens de partout au Québec

CHRONIQUE / Des plombiers saguenéens, des menuisiers jeannois, des couvreurs gaspésiens, des électriciens bas-laurentiens, des enseignantes montréalaises ; les régions, les accents et les métiers se côtoient dans les communautés de la Baie-James, habitées majoritairement par les Autochtones cris. Ces mélanges de cultures, de langues et de traditions forment des échantillons de la province, au cœur des petites localités de quelque 2500 habitants.

Mais comment sont vus les travailleurs de la construction, qui s’installent à Waskaganish ou ailleurs, le temps d’accomplir un contrat, par les gens de la place ?

« On s’y fait ! Voyez-vous, il n’y a pas assez de main-d’œuvre locale pour accomplir les différents contrats ici, donc on n’a pas vraiment le choix d’aller chercher des travailleurs d’ailleurs. C’est comme ça et c’est correct. Il y a aussi des Autochtones qui partent travailler ailleurs, c’est la vie », explique Joseph O’Connor, un résidant de Waskaganish. « Il faut dire que les travailleurs viennent ici pour construire. Au cours des 10 dernières années, le village s’est énormément développé. Il y a de nouvelles maisons, de nouveaux bâtiments qui offrent de nouveaux services. Les travailleurs sont quand même vus positivement, puisqu’ils participent au développement économique de la place », ajoute Vincent Beauregard, un autre résidant de la petite localité, lui-même travailleur de la construction.

Fait intéressant, plusieurs travailleurs ont œuvré sur des chantiers des quatre coins du Nord québécois. Alain, qui a passé sa jeunesse à Dolbeau-Mistassini et qui vit maintenant dans les Laurentides, a œuvré un peu partout, jusqu’au Nunavut. Et si nous partions maintenant visiter chaque travailleur rencontré dans leur coin de pays, nul doute que nous ferions le tour du Québec. Parce qu’aller à la Baie-James, c’est aussi partir à la rencontre des gens des quatre coins de la province, et plus encore. Et partir dans le Sud, pour les gens du Nord, ce n’est pas aller à Cuba. C’est simplement descendre un peu vers les autres régions. 

Le drame de Waskaganish

En octobre dernier, une tragédie a frappé la petite communauté crie de Waskaganish. Quatre chasseurs ont disparu dans les eaux glaciales de la baie James, lorsque leur embarcation a chaviré. Les corps de deux d’entre eux ont été retrouvés, mais les deux autres n’ont toujours pas été retracés.

La Sûreté du Québec et les Forces armées canadiennes sont venues prêter main-forte à la police locale et une bonne partie de la population a participé aux opérations de recherches. Après quelques jours de recherches intensives, mais infructueuses, la SQ et l’armée ont replié bagages. La population locale, elle, a poursuivi les recherches, mais en vain.

« Tout le monde se connait ici, j’avais un de mes meilleurs amis dans le groupe », raconte Vincent, un résidant de Waskaganish. Joseph, un autre résidant, a participé aux recherches, espérant retracer l’un des disparus.

« C’est vraiment terrible comme drame, ça secoue tout le monde », a laissé tomber le jeune homme.

Des cérémonies et des veillées à la chandelle ont été organisées et les prières ont été nombreuses. Devant la caserne de pompiers du petit village, une pancarte a d’ailleurs été installée. « Thank you for your support and prayers », peut-on y lire.

• Waskaganish signifie « petite maison » en langue crie, en référence au tout premier poste de traite de la Hudson Bay Company.

• La communauté autochtone célébrera son 350e anniversaire en 2018 et plusieurs festivités y seront organisées.

• La communauté, qui s’appelait à l’origine Fort Charles, compte aujourd’hui 2691 habitants. Elle est aussi connue sous le nom de Rupert House. 

• Billy Diamond, bien connu pour sa participation aux discussions menant à la convention de la Baie-James et du Nord québécois en 1975, dont il fut l’un des signataires, a été chef de bande à Waskaganish de 1970 à 1976, puis Grand chef des Cris de 1974 à 1984. Il est né, puis est décédé à Waskaganish.

• La chef de bande est aujourd’hui Darlene Cheechoo, élue en 2015.

• Depuis 2001, le village est accessible par route, via la route de la Baie-James. Le village est l’un des neuf villages du Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee) et de l’Administration régionale crie.

• Il n’y a pas d’alcool vendu dans les commerces ni aucun bar dans les communautés cries du Nord-du-Québec, à l’exception de Whapmagoostui. À Waskaganish, il faut rouler environ trois heures pour trouver un dépanneur où on vend de l’alcool. Elle n’est toutefois pas permise au sein de la communauté. Il en sera de même pour la marijuana, lorsque celle-ci sera légalisée.