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De 15 à 20 jeunes du primaire dînent au Centre d’amitié autochtone chaque jour.
De 15 à 20 jeunes du primaire dînent au Centre d’amitié autochtone chaque jour.

La révolution du principe de Jordan

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
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Le principe de Jordan est en train de créer une petite révolution dans les services offerts aux enfants autochtones. Depuis qu’il est devenu une obligation juridique, en 2016, le gouvernement canadien y a affecté près de deux milliards de dollars. Aujourd’hui, les organisations et les centres de services scolaires apprennent à utiliser cet outil pour offrir de meilleurs services. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le Centre de services solaire du Pays-des-Bleuets et le Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean ont tous deux reçu plus d’un million de dollars cette année.

Dans un nouveau local aménagé par le Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean (CAALSJ), à Roberval, quinze jeunes s’affairent à leurs devoirs, sur l’heure du dîner, après avoir reçu un repas santé.

Assis à une table, le petit Lukas dessine en riant avec son ami William. « J’aime ça venir ici, surtout les vendredis, pour manger de la pizza », lance Lukas.

Aux tables avoisinantes, on entend les jeunes parler le nehlueun et l’attikamek avec les intervenants qui les supervisent.

« On veut offrir un milieu sécurisant aux jeunes qui vivent souvent dans des milieux défavorisés, explique Mélanie Biedron, directrice adjointe du CAALSJ. Ça leur permet de prendre un bon repas soutenant et de goûter des aliments, tout en évoluant dans un milieu où ils peuvent parler leur langue. »

Le financement lié au principe de Jordan est une bouée de sauvetage pour le CAALSJ. Depuis que l’organisme a quitté le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec, son financement a été coupé.

Mélanie Biedron, directrice adjointe du Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, aide un jeune sur l’heure du dîner.

Après une rupture de services qui a duré quelques semaines, le CAALSJ s’est retroussé les manches pour relancer les services. Depuis trois semaines, l’organisme va chercher 15 à 20 jeunes des écoles Benoit-Duhamel et Notre-Dame en autobus pour les amener dans ses locaux pour le dîner. « En seulement trois semaines, on voit déjà de grosses améliorations, au fur et à mesure où on bâtit le lien de confiance », remarque Mélanie Biedron, que les locaux soient complètement aménagés.

Dans une pièce adjacente, le CAALSJ travaille en partenariat avec le Centre de services scolaire du Pays-des-Bleuets pour offrir une attestation d’études collégiales (AEC) en service de garde destinée à la clientèle autochtone à 14 étudiantes. En étudiant dans les locaux du CAALSJ, celles-ci bénéficient d’un « beau laboratoire » en côtoyant les jeunes sur l’heure du dîner.

En tout et partout, le CAALSJ recevra 1,2 M$ du gouvernement fédéral en lien avec le principe de Jordan. De ce montant, 125 000 $ seront dédiés au programme de formation des éducatrices, qui bénéficie de 190 000 $ de Services Québec ; 540 000 $ iront aux les activités offertes par le CAALSJ, notamment pour des programmes pour la petite enfance, pour les familles et du répit gardiennage ; et 250 000 $ à un projet en partenariat avec la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et le CIUSSS Saguenay–Lac-Saint-Jean. Des montants couvriront également les frais de coordination et les services offerts par des professionnels spécialisés, dont des orthophonistes et des psychologues.

Mélanie Boivin, directrice générale du CAALSJ, se réjouit à l’idée de travailler avec le Centre de services scolaire du Pays-des-Bleuets et souhaite que ce ne soit que le début de quelque chose de plus grand. « La clé du succès, c’est de travailler ensemble », dit-elle, tout en soulignant que les besoins sont criants, notamment avec l’augmentation de la population autochtone en milieu urbain.

Manque de main-d’oeuvre pour tout dépenser

Au Centre de services scolaire du Pays-des-Bleuets (CSSPB), le financement en lien avec le principe de Jordan a triplé par rapport à l’année dernière, pour atteindre plus d’un million de dollars pour l’année 2020-2021. « Cette initiative, du gouvernement du Canada nous permet d’aider les enfants des Premières Nations qui ont des besoins supplémentaires », explique Sylvain Ouellet, directeur général.

Après avoir reçu 15 804 $ en 2017-2018, le CSSPB a reçu 437 724 $ en 2018-2019, puis 1,2 M$ en 2019-2020. Le problème, c’est que l’organisation manque de ressources pour offrir tous les services financés. Ainsi, une enveloppe de 528 657 $ n’a pas été utilisée en 2019-2020 et a été reportée à 2020-2021.

Le Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean a fait l’acquisition d’un nouvel immeuble. L’organisme y a aménagé un local pour accueillir les jeunes sur l’heure du dîner.

« On aurait pu engager une quinzaine d’intervenants supplémentaires », note Sylvain Ouellet, qui ajoute que le décalage entre les années financières explique en partie la situation.

Ce dernier espère que la formation d’éducatrices en service de garde permettra de combler ces besoins.

Pour 2020-2021, le budget total est d’un peu plus d’un million de dollars et il pourrait être bonifié selon la demande.

Le CSSPB ne récolte pas les informations sur le nombre d’élèves autochtones dans ses écoles, mais environ 80 élèves du primaire et 35 du secondaire bénéficient d’au moins un des services financés par le principe de Jordan. Le financement est attitré à des élèves ciblés.

Dans les écoles, le principe de Jordan permet de financer des besoins en éducation spécialisée, dont l’orthopédagogie, la psychoéducation, le travail social et des activités culturelles en lien avec les communautés autochtones. « Près de 90 % du budget est alloué aux ressources humaines », soutien Sylvain Ouellet.

Le directeur général voit d’un très bon oeil ce financement, qui permet d’agir en bas âge auprès d’élèves en difficulté, ce qu’il considère la clé de la réussite. « Ça permet de faciliter le passage culturel, tout en permettant aux allochtones de mieux comprendre la réalité des Premières Nations », dit-il.

Besoins en croissance

La pandémie est venue exacerber les besoins dans les familles autochtones, estime Mélanie Boivin, car plusieurs d’entre elles décident de garder les enfants à la maison pour éviter la contamination. Ce faisant, les familles ont besoin de plus de services à domicile, notamment pour éviter des placements en famille d’accueil par la DPJ.

« On doit offrir davantage de soutien aux femmes à la maison, dont certaines sont victimes de violence conjugale, pour être en mesure d’aider les enfants », conclut-elle.

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QU'EST-CE QUE LE PRINCIPE DE JORDAN

Jordan River Anderson, de la Nation des Cris de Norway House, au Manitoba, est né en 1999 avec plusieurs handicaps. À l’âge de 2 ans, les médecins ont déclaré que le jeune devait emménager dans une résidence spécialisée pour subvenir à ses besoins médicaux, mais les gouvernements provincial et fédéral n’ont pas réussi à s’entendre pour savoir qui devait payer la facture. Jordan est mort à l’hôpital, à l’âge de 5 ans.

À sa mort, le gouvernement a reconnu qu’il existe plusieurs conflits de compétences entre les paliers, particulièrement dans les réserves, pour offrir des services aux jeunes Autochtones. En sa mémoire, la Chambre des communes a adopté le principe de Jordan, en 2007, qui stipule que « les enfants des Premières Nations obtiendront les produits, les services et les mesures de soutien nécessaires au moment opportun ». 

Puis, en 2016, le Tribunal canadien des droits de la personne (TCDP) a statué que « l’approche du gouvernement du Canada pour les services fournis aux enfants des Premières Nations était discriminatoire ». 

Depuis ce temps, le principe de Jordan représente une obligation juridique, laquelle force le gouvernement à financer les services nécessaires pour que les enfants des Premières Nations aient une chance égale de s’épanouir. « Le financement permet de combler toutes sortes de besoins en matière de santé, de services sociaux et d’éducation, notamment les besoins uniques que pourraient avoir les enfants et les jeunes LGBTQQIA et bispirituels des Premières Nations et ceux qui ont des handicaps physiques », explique-t-on sur le site du gouvernement canadien.

Depuis que le principe de Jordan est une obligation légale, le gouvernement canadien a affecté près de 2 milliards de dollars « dans l’application du principe de Jordan afin de répondre à des besoins immédiats en matière de services de santé, de services sociaux et de services d’éducation ». Ce montant a permis de combler 742 000 demandes d’orthophonie, de soutien pédagogique, de matériel médical et de services en santé mentale, entre autres. 

Le gouvernement fédéral verse des montants aux provinces, qui les rendent disponibles pour les organismes. Quand ces fonds sont écoulés, ces dernières peuvent faire des demandes directement au fédéral. 

Lukas et William apprécient le dîner et l’aide aux devoirs fournis par le Centre d’amitié autochtone.