En mai 1870, le Grand Feu a ravagé 380 000 hectares.
En mai 1870, le Grand Feu a ravagé 380 000 hectares.

La petite histoire des grands feux du Saguenay-Lac-Saint-Jean

De la fumée jusqu’à New York, des centaines de milliers d’hectares brûlés, des maisons et des chalets en cendres, des gens qui sautent dans les rivières pour fuir : l’histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean est intimement liée à celle des feux de forêt, d’hier à aujourd’hui, alors que le feu de forêt dans le secteur de Chute-des-Passes retient l’attention. Retour sur quelques incendies qui ont marqué la région.

Grand feu de 1870

Mai 1870. Le printemps est particulièrement chaud. Les colons s’attendent à de bonnes récoltes ; ils ont même commencé à labourer plus tôt qu’à l’habitude. Le 17, 18 et 19 mai, la canicule frappe la région avec des températures records pour cette période de l’année. Les cultivateurs en profitent pour brûler le bois accumulé pendant le défrichage.

Chez les Savard, près de la rivière à l’Ours, à Saint-Félicien, on allume de petits brasiers pour faire disparaître les branches mortes.

Un vent d’ouest se lève. « Soudainement, la brise du matin se change en tempête, les flammes lèchent l’orée des bois, puis l’inévitable se produisit : le feu se propage à la forêt », écrit l’ancien directeur général de la Société d’histoire forestière du Québec Patrick Blanchet.

Les températures plus froides de la nuit doivent aider à contenir le feu. « À 4 h du matin, un orage éclate. La pluie éteignit en partie les incendies de la veille et lorsque la population se réveilla, le 19 mai, elle baignait dans un brouillard sulfureux. »

Toutefois, la foudre s’abat sur la forêt asséchée par la canicule. L’incendie reprend de plus belle et se propage rapidement, brûlant les fermes et les maisons.

Les colons ne parviennent pas à contenir l’incendie. Désespérés, certains se lancent dans la rivière pour échapper aux flammes.

Patrick Blanchet rapporte le témoignage d’une jeune fille victime du feu : « Alors, on se jeta tous dans la rivière. On avait de l’eau jusqu’au cou. Maman nous arrosait la tête avec des serviettes mouillées. On sortit de là lorsque le feu fut terminé. Tout était dévasté. »

Un autre habitant de la région écrit : « Tout à coup, on aperçut une voiture venant du bout d’en haut du rang, qui se sauvait devant le feu ; c’était Désiré Gagnon, avec sa famille, en petite charrette. Il criait : ‘‘Sauvons-nous, car c’est la fin du monde.’’ »

L’incendie est hors de contrôle, traversant les rivières et les lacs en brûlant tout sur son passage. En une journée, le feu se propage jusqu’à La Baie, à 120 kilomètres de son point de départ.

Au total, 380 000 hectares sont ravagés, soit trois fois et demie la surface du lac Saint-Jean. Le feu fait sept morts et une centaine de blessés. Cinq cents familles perdent tout ce qu’ils ont.

Rapidement, on blâme les colons qui auraient allumé le feu. Les journaux de l’époque s’en donnent à coeur joie. « Cet incendie est attribuable à la stupidité de certains fermiers qui ont mis le feu aux forêts », peut-on lire dans Quebec Morning Chronicle.

D’autres attribuent la tragédie à une colère divine. « « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir dans ces divers fléaux qui fondent sur nous simultanément, un sérieux avertissement de la Providence. Nous sommes devenus égoïstes, orgueilleux, lâches », rapporte un journal de l’époque.

Ce n’est pas le premier feu à ravager la région. En 1846, un grand brasier réduit en cendres les premières installations des colons.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean garde encore les cicatrices de cet incendie. « Il y a beaucoup de peuplements d’épinettes noires et de pins gris dans la région qui datent de 1870 », explique Réjean Gagnon, ancien professeur d’écologie forestière à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Selon lui, le brûlage de bois n’est pas la seule explication de ce feu. « Est-ce que c’est la famille Savard ou bien la foudre ? », se demande M. Gagnon.

Le récit du feu a certainement été romancé avec les années, croit le professeur.

Gardes-feu

Il faudra attendre une vingtaine d’années avant que le Québec se dote de moyens pour combattre les incendies. C’est à la fin du 19e siècle que les premiers gardes-feu commencent à sillonner les forêts de la région.

Leur rôle est de détecter les feux et de faire respecter les règles de prévention des incendies sur le territoire. Ils sont choisis parmi la population locale et gagnent entre 50 et 60 $ par mois.

« Les gardes-feu travaillaient généralement sept jours sur sept durant une période d’environ cinq mois », explique la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU).

Cette photo satellite des feux de 1996 au Québec a été captée par la station de réception d’images satellitaires NOAA de l’UQAC.

Ils patrouillent les forêts et parcourent entre 1150 et 2720 kilomètres par année. À partir de 1916, ils s’assurent que les cultivateurs ont des permis de brûlage valides.

À l’époque, les locomotives rejettent du charbon qui enflamme parfois la forêt à proximité des voies ferrées. Lorsque de tels feux se déclenchent, les gardes-feu sont responsables de transmettre le numéro du train responsable au département des Terres et Forêts.

Ils sont remplacés peu à peu par des tours à feu et des avions. Les tours sont plus efficaces pour détecter les feux et les éteindre rapidement.

« Durant les années 20, on a eu pas mal de feux au Québec », relate Réjean Gagnon.

Les journaux de l’époque rapportent plusieurs grands feux un peu partout dans la province – en Abitibi, en Gaspésie, sur la Côte-Nord et au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Le 17 août 1920, le journal La Tribune rapporte de nombreux feux de forêt au Lac-Saint-Jean. « Les dommages causés par ces feux, au nombre de 83, s’élèvent à plusieurs milliers de dollars », rapporte le journal.

Cet été-là, les autorités dépensent 6250 $ pour combattre les feux.

Les informations sur ces feux arrivent au compte-gouttes dans les médias. « Il est impossible d’avoir des nouvelles précises [sur les feux de 1923 près de la rivière Péribonka] puisqu’il faut dix jours pour atteindre les postes de télégraphe et envoyer des nouvelles. »

Ces feux sont pour la plupart d’origine naturelle. La sécheresse et la foudre seraient la cause de 95 % des incendies en forêt, selon Gilles Lemieux, géographe et professeur retraité de l’UQAC.

« Les feux existaient avant que les gens jettent leurs mégots de cigarette dans le bois », blague M. Lemieux.

Les feux de foudre sont plus durs à combattre parce qu’ils sont souvent plus reculés, loin des routes forestières. Ils sont aussi plus difficiles à repérer et à contenir.

À la fin des années 40, plusieurs feux se déclenchent au Lac-Saint-Jean, nécessitant parfois l’intervention de 500 personnes.

Feux oubliés de 1996

1996 est une année record. « Le 13 juin 1996, il y avait 378 incendies de forêt en activité au Québec, explique Gérard Lacasse, de la SOPFEU, dans un article. Cette situation n’avait jamais été vue et n’a jamais été revue depuis. »

« Les feux qu’on a cette année, c’est de la petite bière comparée à 1996 », dit Gilles Lemieux.

Pendant cet été-là, près de 700 000 hectares sont réduits en cendres, soit environ 16 fois l’île de Montréal.

En raison des vents du nord, la fumée de ces feux se rend jusqu’à la ville de New York. « Les gens se demandaient si ce n’était pas leur État qui passait au feu », explique M. Lemieux.

Mais le 18 juillet 1996, ces feux disparaissent de l’espace médiatique aussi vite qu’ils sont arrivés ; c’est le déluge qui commence.

La crise, qui a coûté 1,5 milliard de dollars et causé la mort de 10 personnes, efface les incendies dans l’imaginaire collectif. « Les feux ont eu un impact environnemental dix fois supérieur au déluge, mais comme il y avait des pertes de propriété et des maisons emportées, ç’a beaucoup plus marqué les gens », affirme Gilles Lemieux.

Selui lui, il y a un lien entre les incendies en forêt et les inondations comme le déluge. « Le déboisement des massifs forestiers des bassins hydrographiques, la disparition des tourbières et l’accroissement du tissu urbain viennent chambouler » l’écoulement des eaux. Résultat : un sol qui retient moins d’eau (inondations) et qui s’assèche plus rapidement (feux de forêt).

Chibougamau menacée

L’été 2005 a été le plus chaud au Québec depuis 1947. Des orages allument des feux un peu partout dans la province. On enregistre un record de 1374 incendies sur le territoire. En juin 2005, un feu de 1100 hectares s’approche à moins d’un kilomètre de la ville de Chibougamau. Les autorités demandent à 185 résidants d’évacuer leur demeure de manière préventive.

Sur des vidéos, on voit un immense nuage de fumée s’élever au-dessus de la ville. Le ciel est rouge. C’est le branle-bas de combat. Des avions et des hélicoptères de la SOPFEU font des aller-retour pour combattre le feu. Ils sont 65 pompiers à combattre l’incendie. Finalement, des vents favorables éloignent le brasier de la ville.