La multimorbidité entraîne des coûts de 25 milliards $ par année au Canada

La multimorbidité coûte 25 milliards $ en soins de santé annuellement au pays, selon une analyse réalisée à partir de données du Système canadien de surveillance des maladies chroniques (SCSMC) recueillies entre 2010 et 2015.

Ces chiffres excluent toutefois le Québec, qui n’a pu participer à l’enquête pour des raisons liées à l’accès aux données. Louise Pelletier, chercheuse à l’Agence de la santé publique du Canada, a présenté les résultats d’une étude menée à partir de sept sources de données. 

Quinze maladies chroniques ont été incluses dans le programme de l’Agence, dont le diabète, l’asthme, l’insuffisance cardiaque, la sclérose en plaques, l’hypertension et les troubles anxieux et de l’humeur. Les conclusions démontrent que la cooccurrence de pathologies coûte excessivement cher.

« Les dépenses publiques de santé pour huit provinces et un territoire atteignent près de 100 milliards de dollars. Pour déterminer les coûts, nous nous sommes basés sur les paiements de séjours hospitaliers, les paiements aux médecins et le remboursement de médicaments. On a exclu les visites à l’urgence en raison des différences de comparabilité des provinces », a contextualisé la chercheuse. 

Du montant global de 100 milliards $, 78,9 milliards $ concernaient des soins couverts dont 40 milliards ont pu être comptabilisés par notre étude. Du 40 milliards $, 25 milliards $ sont associés aux personnes ayant une multimorbidité (2 maladies chroniques ou plus), 7 milliards $ aux personnes atteintes d’une des 15 maladies chroniques et le reste aux personnes qui ont nécessité des soins reliés à d’autres conditions. Au cours de sa présentation au congrès de l’ACFAS, vendredi, Louise Pelletier a précisé qu’elle présentait les résultats de cette vaste étude pour une première fois à l’extérieur des provinces et des groupes de travail qui ont pris part à la recherche. 

Le Dr Martin Fortin, directeur de la recherche au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean et sommité mondiale en matière de multimorbidité, a assisté à la présentation de Louise Pelletier avec intérêt.

« Nous avons ici des perles de résultats pour faire la promotion d’une approche vraiment centrée sur le patient », a-t-il fait valoir, au terme de la conférence.

Le nombre de Canadiens souffrant de multimorbidité ne cesse d’augmenter et, comme en a fait la démonstration Louise Pelletier, les chiffres montrent qu’il y a là un enjeu de santé publique important.

Les statistiques recueillies établissent qu’un Canadien sur cinq souffre de deux maladies chroniques ou plus, parmi la quinzaine de pathologies identifiée. Cette proportion augmente avec l’âge. 

« Alors que les profils les plus fréquents chez les moins de 35 incluent les troubles anxieux et de l’humeur, à compter de 50 ans, ils incluent habituellement l’hypertension », a résumé la spécialiste. 

Louise Pelletier a aussi rappelé que le nombre de maladies chroniques est un important facteur de prédiction de l’utilisation des soins de santé et des coûts associés.

Chercheuse à l’Agence de santé publique du Canada, Louise Pelletier a présenté les résultats d’une vaste étude sur les coûts liés à la multimorbidité.

Coûts moyens de santé par année

550 $ : Personne qui n’a aucune maladie chronique

1380 $ : Personne qui a une maladie chronique

5000 $ : Personne qui a deux maladies chroniques ou plus

Coûts de santé par personne par année, sans ou avec multimorbidité

1109 $ : Personne qui souffre d’hypertension
4113 $ : avec une autre maladie

1235 $ : Personne qui souffre d’une maladie musculosquelettique
4215 $ : avec une autre maladie

1667 $ : Personne qui souffre d’un trouble anxieux et de l’humeur
3405 $ : avec une autre maladie

Le Dr Martin Fortin est médecin de famille, chercheur et directeur de la recherche au CIUSSS Saguenay-Lac-Saint-Jean. La comorbidité est son champ de compétences.

Martin Fortin n’est plus « l’éléphant dans la pièce »

Quand il a commencé à s’intéresser au phénomène de la comorbidité au début des années 2000, le Dr Martin Fortin est arrivé « comme un éléphant dans la pièce ». Aujourd’hui, des chercheurs de partout dans le monde s’y intéressent. Toutefois, de l’avis du médecin et chercheur, l’intérêt au Canada demeure « minime ».

Au Québec, il est estimé que les cinq pour cent de la population considérés comme des utilisateurs fréquents du réseau de la santé consomment 35,7 pour cent des soins ambulatoires. Outre le fait que la multimorbidité coûte cher, elle a un impact sur la vie des patients et sur celle de leur entourage. 

« Maintenant, la multimorbidité est dans notre discours général. Jusqu’à neuf personnes sur dix présentent de la multimorbidité. Plus le niveau augmente, plus il y a une diminution nette de la qualité de vie », a mis en relief le Dr Fortin, lors d’un colloque au congrès de l’ACFAS.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la plus récente étude populationnelle témoigne du fait qu’environ 28 pour cent des adultes cumulent au moins deux maladies chroniques. Chez les 65 ans et plus, 40 pour cent en ont au moins trois.

Les étudiants à la maîtrise en santé publique à l’Université Laval Myles Gaulin et Cynthia Mbuya-Bienge se sont intéressés à la multimorbidité et ses impacts sur l’utilisation des soins de santé, particulièrement lorsque des troubles mentaux s’ajoutent.

Le tiers souffre de troubles mentaux

Le tiers des personnes aux prises avec une multimorbidité, c’est-à-dire qu’elles sont atteintes de plus d’une maladie chronique, souffrirait de troubles mentaux. 

Dans la population en général, la proportion est de 12 pour cent.

Ce constat a été dressé par l’étudiant à la maîtrise en santé publique de l’Université Laval, Myles Gaulin, dans le cadre de son projet de recherche. Il a présenté le fruit de ses travaux vendredi au congrès de l’ACFAS, lors d’un colloque portant sur la mutlimorbidité et le fardeau global des maladies chroniques. Ses travaux étaient supervisés par la professeure Caroline Sirois, de même que Marc Simard et Bernard Candas. »

La corrélation entre comorbidité et maladie mentale a un impact important sur le système de santé québécois, puisque les troubles mentaux ont tendance à exacerber les symptômes physiques. Ils rendent également plus difficile l’autogestion des pathologies. Résultat : ce type de patient se rend plus souvent à l’urgence et chez le médecin que le reste de la population.

« Les personnes avec des maladies mentales sévères présentent plus de risque d’admission fréquente à l’urgence. Chaque maladie physique ajoute plus de risques chez les personnes avec des troubles mentaux que chez les personnes sans troubles mentaux », a illustré Myles Gaulin.

À la lumière des résultats obtenus dans le cadre de son projet de recherche, l’étudiant a souligné que les troubles mentaux sont des déterminants de la santé « sur lesquels on peut agir » et qu’une meilleure intégration des soins physiques et de la maladie mentale est nécessaire. 

Utilisateurs fréquents

Sa collègue Cynthia Mbuya-Bienge s’est pour sa part penchée sur la question plus générale de l’utilisation accrue des soins de santé par les patients chez qui la présence d’au moins deux conditions chroniques a été remarquée.

Elle s’est basée sur une étude rétrospective réalisée entre 2012 et 2015 pour se concentrer sur les utilisateurs fréquents des soins de santé. Par « utilisateur fréquent », on entend une personne qui s’est présentée plus de trois fois à l’urgence pendant une année, qui a consulté plus de sept fois son médecin de famille ou plus de 11 fois un médecin spécialiste. 

Parmi les constats tirés : la catégorie des utilisateurs fréquents en multimorbidité est formée majoritairement de femmes et l’indice de défavorisation est élevé. 

« Plus l’indice de défavorisation est faible, moins il y a d’utilisation des urgences. Les patients qui se présentent souvent à l’urgence ou chez le médecin de famille sont plus défavorisés et celles qui vont souvent chez le médecin spécialiste présentent un indice de défavorisation moins élevé », a indiqué Cynthia Mbuya-Bienge.