Le Dr Benoit Girard et le professeur au département d’informatique et de mathématique de l’UQAC collaborent pour le développement d’outils utilisant la réalité virtuelle pour le traitement des chocs post-traumatiques, entre autres projets.

La Futaie, pionnière des eSoins

« Assoyez-vous calmement. Ne vous inquiétez pas, je suis à vos côtés. Nous allons cheminer tranquillement, ensemble. Nous pouvons arrêter à n’importe quel moment. Maintenant, prenez les lunettes devant vous et commencez quand vous vous en sentez prêt. » Voilà des paroles que pourraient prononcer des psychothérapeutes, dans un futur pas si lointain, grâce à l’avant-gardisme de la maison de thérapie La Futaie, de Saint-Fulgence, et du département d’informatique de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Partenaires depuis le début des années 2000, les deux organisations développent des outils de réalité virtuelle, au bénéfice des toxicomanes, des accidentés de la route ou des militaires atteints d’un syndrome de stress post-traumatique.

Diversifier l’offre de services, en favorisant une approche globale et personnalisée ; voilà l’unique motivation du Dr Benoit Girard. Le psychothérapeute, fondateur et médecin pratiquant du centre La Futaie, pourrait se satisfaire dans l’état actuel de l’exercice de son métier, à l’aube de la retraite, mais « cette notion n’existera pas, tant que la motivation et que le sentiment d’aider les patients seront aussi forts ». techno

Le professeur au département d’informatique et de mathématique de l’UQAC Bob-Antoine Ménélas et le Dr Benoit Girard, de La Futaie, collaborent pour le développement d’outils utilisant la réalité virtuelle pour le traitement des chocs post-traumatiques, entre autres projets.

L’avenue des eSoins, une expression utilisée pour témoigner de l’apport de la technologie dans le domaine de la santé, interpelle grandement le Dr Girard, qui détient aussi une spécialité en médecine de travail.

« À mon avis, la technologie va mener à une révolution des soins. Le prochain grand pas dans le domaine de la santé passe par là. Le potentiel est énorme, soutient-il. Avec la réalité virtuelle, on arrive à exposer l’individu indirectement à la source de son traumatisme, et ce, de façon graduelle. On évite ainsi des réactions anxieuses trop intenses. Mais, malheureusement, il y a une résistance énorme quant à l’intégration des technologies en santé. »

La future doctorante en informatique Sorelle-Audrey Kamkuimo a expliqué le fonctionnement du programme de réalité virtuelle qui s’adresse aux accidentés de la route, pour le traitement de leur choc post-traumatique.

Des scénarios sur mesure

Un camionneur accidenté de la route peut d’abord se limiter à choisir un camion et à analyser l’habitacle. Lorsqu’il se sent prêt à remettre les mains sur le volant – toujours de façon virtuelle –, il peut circuler tranquillement, dans un environnement favorable, par une belle journée ensoleillée. Puis, le moment venu, il se rend près des lieux d’un accident. Ensuite, il assiste à un accrochage léger. Vient plus tard une collision plus féroce. Il peut aussi être confronté à des intempéries. Noirceur, pluie, neige, vents.

Si l’accident à l’origine du traumatisme est survenu dans une tempête sur la 175, pourquoi ne pas recréer cet environnement et ces conditions, pour que le conducteur complète sa désensibilisation dans la Réserve faunique des Laurentides ? Ajoutons un copilote, s’il le faut.

« La réalité virtuelle permet d’adapter le scénario au patient. Nous l’avons fait pour un homme impliqué dans un accident sur la Côte-Nord. On a recréé l’environnement où ça s’était produit. Aujourd’hui, il est de retour à l’emploi. On suit en temps réel le cheminement du patient, des fois jusque dans le choix de la couleur du camion. On peut intervenir quand il le faut », cite en exemple Dr Benoit Girard, à l’occasion d’une rencontre dans un local de l’UQAC, pour assister à une démonstration du programme qui est « presque à point ». Le professeur Bob-Antoine Ménélas, du département d’informatique, et la doctorante Sorelle-Audrey Kamkuimo ont participé à l’entretien et confirment le potentiel de la réalité virtuelle.

Militaires

Ensemble, ils ont aussi imaginé des scénarios de missions militaires, dans l’optique de traiter ceux qui vivent avec un stress post-traumatique. Là aussi, les possibilités sont « pratiquement infinies ». Des programmes pour traiter des troubles de dépendance aux narcotiques naviguent aussi dans leur mer d’idées, notamment dans le contexte de la légalisation de la marijuana au pays.

La future doctorante en informatique Sorelle-Audrey Kamkuimo a expliqué le fonctionnement du programme de réalité virtuelle qui s’adresse aux accidentés de la route, pour le traitement de leur choc post-traumatique.

Mais le défi demeure de trouver des investisseurs et de convaincre la communauté scientifique d’adopter de nouvelles façons de faire.

Récemment, La Futaie et l’UQAC ont tenté d’obtenir une importante subvention du ministère de la Défense nationale, en marge d’un appel d’offres, mais leur projet n’a pas été retenu. Néanmoins, ils continuent de développer les programmes, au bénéfice des patients de La Futaie, tout en publiant des articles scientifiques sur le potentiel médical de la technologie, espérant être remarqués, puis propulsés, par des investisseurs.

D’ailleurs, lorsque questionné sur le potentiel de commercialisation de tels programmes, par exemple auprès de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), MM. Girard et Ménélas ont opté pour la transparence. « Nous avons des lacunes au niveau marketing », reconnaît le professeur. « L’intérêt clinique prime l’intérêt financier. Si ça se limite à La Futaie, je serai pleinement satisfait quand même », conclut le médecin.

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UN MILIEU DE VIE

La Futaie, c’est un milieu de vie. De la route Tadoussac, le site n’a pas les allures d’une maison de thérapie. Le terrain est vaste ; les deux bâtiments, accueillants. Les patients circulent librement et vivent en communauté. Il y a de la place pour six hommes, au rez-de-chaussée, et six femmes, à l’étage, mais les aires communes sont partagées. L’ambiance invite à l’échange. 

Chacun doit contribuer à l’entretien de la maison et faire preuve d’autonomie, notamment pour la lessive et le ménage dans sa chambre. Récemment, un second bâtiment a été aménagé pour les activités cliniques, alors que les ateliers ont lieu dans l’enceinte principale.

L’équipe est composée du Dr Girard, d’un thérapeute, d’intervenants issus de milieux connexes, dont des diplômés en travail social et des préposés aux bénéficiaires, et d’un cuisinier. Le propriétaire, Benoit Girard, agit aussi comme intervenant, lui qui est conseiller en toxicomanie et en réadaptation sociale. 

Martin Girard est désormais à la tête de la maison de thérapie La Futaie, de Saint-Fulgence. Son père, Benoit Girard, ne part pas à la retraite pour autant. Il concentra ses énergies sur les services cliniques et sur les projets de développement en collaboration avec l’UQAC.

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LA FUTAIE EN RAFALE...

Historique

D’abord voué à un projet récréotouristique, au début de l’aventure entrepreneuriale du duo père-fils, en 1992, l’endroit a rapidement bifurqué vers le monde thérapeutique. « Mon père a travaillé sept ans à l’Institut Roland-Saucier et a constaté la force du milieu thérapeutique. En 1996, il a décidé de développer une structure thérapeutique pour La Futaie. Et c’est en 2000, après quatre ans d’essais cliniques, que la maison de thérapie s’est sentie prête à stopper toutes activités récréotouristiques pour se concentrer à 100 % sur la thérapie. Le fantasme de mon père de 1992 s’est alors concrétisé », relate Martin Girard. Le fils ne tarit pas d’éloges à l’égard du père. « Mon ami, mon mentor et mon inspiration », dit-il. Selon Martin Girard, son paternel lui a légué sa mentalité dès son jeune âge, le point de départ ayant été la lecture d’un article écrit par ce dernier, lequel traînait dans la résidence familiale.

Suivis à distance et applications

Le Dr Girard estime que la technologie pourrait également permettre d’atteindre des gens dans le besoin qui n’ont pas accès à une ressource de proximité, et ainsi de maximiser la pérennité des gains cliniques. « Un travailleur forestier, par exemple, je pourrais faire quelques rencontres avec lui, puis assurer le suivi à distance. Je pourrais récolter des données, les analyser et intervenir au besoin », a-t-il illustré. Par le passé, le psychothérapeute a pu constater les effets bénéfiques de l’utilisation d’une application spécialisée. « J’ai créé une application qui consistait en un jeu où la personne cassait des cigarettes avec un bras virtuel. Le but est simple : lorsque l’envie de fumer se manifeste, le patient ouvre le jeu. Ça brise le réflexe et inconsciemment, le message s’ancre. » Selon lui, le même type d’outil pourrait s’avérer performant pour traiter les phobies. 

Clientèle

La clientèle de La Futaie provient principalement de l’extérieur du Saguenay–Lac-Saint-Jean et est massivement référée par les milieux de travail. Plusieurs francophones des autres provinces prennent l’avion jusqu’à Saint-Fulgence pour profiter des soins thérapeutiques. Une proximité s’est également développée avec les communautés autochtones et les gens de la Côte-Nord. « Chaque personne est un miracle en soi. Elles ont toutes développé des outils pour survivre et s’adapter, malgré leurs problèmes. Je les appelle mes survivants », souligne Martin Girard, qui discute toujours avec un client potentiel afin d’évaluer le sérieux de la démarche. Le coût de la thérapie, qui se situe à 175 $ par jour – logis et nourriture inclus –, joue également un grand rôle dans le pouvoir d’attraction du centre, estime le propriétaire. 

Les patients circulent librement et vivent en communauté à La Futaie. Si les chambres des femmes et des hommes sont situés sur différents étages, tous se retrouvent dans les aires communes.

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«MOUTON NOIR»

La Futaie est un « mouton noir », affirme le Dr Benoit Girard, puisque la maison de thérapie agit « en marge du système de santé ». 

Depuis 2005, La Futaie livre une lutte perpétuelle au ministère de la Santé et des Services sociaux pour conserver son permis. « Depuis 2012, on nous demande de nous identifier comme un centre de thérapie en toxicomanie exclusivement. Nous, nous traitons bien plus que les dépendances, soutient le propriétaire Martin Girard. Nous faisons beaucoup de santé mentale. »

Pour les Girard, une telle catégorisation viendrait « couler » l’entreprise. « On tente de nous caser. Pourtant, une approche globale, c’est la meilleure voie possible. On ne divise pas un être humain comme ça. Et ignorer que l’humain forme un tout, c’est négliger les troubles concomitants », ajoute le Dr Benoit Girard.

« Ils nous traitent comme les Gaulois dans l’Empire romain », illustre son fils.

« Les évaluations sont faites avec des formulaires hyper stricts, qui ne laissent aucune place à l’interprétation, reprend-il. Ce cadre rigide écrase le jugement clinique. »

La Futaie se retrouve dans un entre-deux depuis 2016, avec un permis valide pratiquement par défaut, et cette menace constante épuise ses propriétaires. « Pourquoi sont-ils sur notre dos tout le temps ? Selon eux, le malade appartient au réseau public. On nous a même déjà obligés d’avoir une subvention qu’on ne voulait pas. Nous, on veut juste poursuivre notre mission et aider notre monde », martèle Martin Girard. Les centres privés se comptent sur les doigts d’une main au Québec.

Mais pas question de lâcher le morceau. « Je suis même prêt à judiciariser le dossier, s’il le faut. Nous sommes beaucoup trop avant-gardistes pour eux, pointe Dr Girard. Sortir du cadre, ce n’est pas toujours avantageux. »