Le projet d’expansion annulé à la Fromagerie Boivin aurait plus que doublé la superficie de terrain utilisée.

La Fromagerie Boivin annule son projet d'agrandissement à La Baie

Tout juste après avoir reçu une autorisation de Québec pour un agrandissement à son usine de La Baie, la Fromagerie Boivin y annule tous ses investissements en raison de la demande de Saguenay de réduire les rejets vers son usine de traitement des eaux. Il pourrait même y avoir un certain transfert de la production vers d’autres usines de l’entreprise, avertit le directeur général Luc Boivin.

« On a demandé le dézonage dans le but de faire croître l’usine, et on a la possibilité de croître, mais présentement avec les conditions qu’on a, la Ville nous a demandé de réduire nos charges aux égouts. Donc, c’est sûr qu’il n’y aura pas de projet. On va investir ailleurs », a dévoilé au Quotidien Luc Boivin, lors d’un entretien téléphonique en fin d’après-midi mardi.

Une demande au CPTAQ

L’auteur de ces lignes désirait obtenir ses commentaires sur l’approbation reçue le 9 mai dernier de la part de la Commission de la protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Dans sa demande, appuyée par le conseil municipal de Saguenay le 2 octobre 2017, la fromagerie du rang Saint-Joseph à La Baie recherchait l’autorisation de changer l’utilisation à une fin autre que l’agriculture sur une portion de 1,39 hectare pour « l’agrandissement de l’emplacement industriel ». « Cet agrandissement aura pour effet de créer 20 nouveaux emplois directs en plus de transformer localement le surplus de production laitière du Saguenay-Lac-Saint-Jean », avait plaidé l’entreprise devant la CPTAQ. De plus, la fromagerie demandait aussi d’utiliser une superficie de 3524 mètres carrés « pour l’aménagement d’une halte, de stationnements et de projets agrotouristiques ». 

L’investissement était d’une importance assez grande pour la fromagerie, car elle avait initialement essuyé un refus partiel de la CPTAQ en février, avant de plaider de nouveau avec succès le 1er mars.

Luc Boivin n’a pas voulu spécifier l’ampleur de l’investissement annulé à La Baie, mais il a indiqué que l’entreprise avait déposé pour un total de 14 M $ en projets à Ottawa dans le cadre du programme de compensation en vue d’une plus grande ouverture du marché canadien aux fromages européens. « Là-dessus on en a une partie de faite », a-t-il poursuivi. 

Rappelons que la Fromagerie Boivin a connu une grande expansion, au cours des dernières années, avec notamment l’achat de la Fromagerie Lemaire de Drummondville en mai 2017. Elle est propriétaire de la Fromagerie Saint-Fidèle dans Charlevoix depuis 2001 et est partenaire producteur pour Kraft depuis 2011. Présentement, la compagnie emploie environ 175 personnes à La Baie.

Les rejets

Le problème avec Saguenay vient des rejets d’eaux de traitement. « Mon protocole d’entente avec la municipalité me permet de déverser 440 kilos de charge par jour, et la Ville me demande de réduire à 250 kilos par jour. Avec le prétraitement, on va peut-être réussir à atteindre ce que la Ville veut, mais ça fait en sorte qu’il n’y aura plus d’investissement à La Baie », a-t-il enchaîné, spécifiant qu’il avait pour l’instant un protocole temporaire. 

Il a fait parvenir au journal le protocole initialement signé en décembre 2007. Il était alors fait mention d’un maximum quotidien de rejets, soit la charge en kilogrammes par jour en demande biochimique en oxygène (DBO5). La première année, la fromagerie avait droit à une charge de 206 kg par jour, qui augmentait jusqu’à 445 en 2017. Luc Boivin dit que le développement de l’entreprise a été modulé en fonction de cette courbe.

Pour l’instant, l’entreprise envoie par camion à l’usine de traitement de Chicoutimi, sur le rang Saint-Martin, la surcapacité qui ne peut être traitée à La Baie. L’opération se fait au coût de 150 000 $ par mois.

« Nos employés sont nerveux parce qu’on pourrait déménager de la production, car on a une usine à Drummondville. Il y a peut-être des activités qu’on pourrait ramener là-bas. Nous, on avait fait l’inverse quand on a acheté Lemaire, on a ramené une partie de la production qui était faite là-bas. Ça pourrait faire en sorte que certaines activités soient redéménagées à Drummondville », a-t-il envisagé.

Il a déjà été question d’augmenter la capacité de traitement de l’usine d’épuration de La Baie, mais le projet n’a jamais abouti.

Deux solutions possibles

Selon Luc Boivin, il existe deux solutions qui permettraient de régler la situation du côté de Saguenay. « Il y a des possibilités, dont un tuyau d’égout entre la fromagerie à La Baie et l’usine d’épuration à Chicoutimi. (...) Ils pourraient faire un tuyau qui monte à Chicoutimi, mais c’est 5 à 6 M$. Mais ce n’est pas moi qui vais payer ça », a-t-il mentionné. L’autre solution serait d’augmenter la capacité de l’usine d’épuration de La Baie. 

D’ailleurs, le directeur de l’arrondissement de La Baie, Gaétan Bergeron, a confirmé que le projet d’augmenter la capacité de traitement a déjà été étudié par le passé. C’est ce qu’il a indiqué au Quotidien après la tenue du conseil d’arrondissement qui avait lieu à la bibliothèque de La Baie mardi soir. « C’est quelque chose qui a déjà figuré dans les plans », a-t-il déclaré.

« Au début, c’était prévu que l’usine de La Baie allait avoir une augmentation de capacité », a indiqué pour sa part l’ancien conseiller municipal, qui a assuré n’avoir jamais fait la promotion de cette option alors qu’il siégeait, question d’éviter tout conflit d’intérêts. « Je ne mets pas la faute sur la gang à l’hôtel de ville. Ce sont les normes du ministère. J’ai toujours eu une bonne collaboration de la machine », a-t-il juré. 

Des inquiétudes au Lac aussi pour Perron et Saint-Laurent

Le directeur général de la Fromagerie Boivin, Luc Boivin, déplore les iniquités entre les grands centres et les régions en ce qui a trait aux industries agroalimentaires. Selon lui, le phénomène pourrait bientôt frapper les fromageries Saint-Laurent et Perron en plus de Saint-Fidèle, propriété de l’entreprise de La Baie.

« Les usines dans les petits villages ont tous les mêmes problèmes, commence-t-il. Le gouvernement impose des normes de rejets et ça va être le même défi à la Fromagerie Saint-Fidèle à La Malbaie. L’usine est située dans un village qui a 125 maisons. L’usine là-bas n’a pas de traitement des eaux et ça va direct dans le fleuve. Là c’est le statu quo et la municipalité discute avec le gouvernement. Si Québec demande à l’usine de traiter ses eaux usées, ce n’est pas compliqué, on va prendre la production de l’usine et on va l’envoyer ailleurs », a-t-il averti, avant de poursuivre sur les fromageries au Lac-Saint-Jean.

« C’est le même problème probablement à Saint-Prime (Fromagerie Perron). Appelle le maire, il se casse le coco pour répondre aux nouvelles normes du ministère de l’Environnement. Perron ne pourra pas agrandir ainsi que les abattoirs. Saint-Bruno (Fromagerie Saint-Laurent) va être accoté tantôt aussi », a-t-il ajouté.

Cependant, l’ancien politicien ne jette pas la pierre directement aux municipalités. « Le secteur manufacturier, on est loin des marchés, on nous impose des normes environnementales et des normes qui sont importantes. Donc si tu veux grandir, si tu veux développer des nouvelles affaires, tu es mieux d’aller ailleurs. On se bat contre des entreprises qui ont des avantages que nous autres on n’a pas. Saputo à Saint-Léonard, ils ne se cassent pas la tête, ils envoient leurs égouts à la ville de Montréal puis ils se font livrer le lait dans le marché. Nous autres, on transforme le lait dans les régions et on fait 500 kilomètres pour aller le porter dans les marchés. (...) C’est frustrant qu’il y ait des iniquités dans les avantages des différentes usines au Québec. Par exemple, à Saint-Hyacinthe, ils ont des systèmes de biodigesteurs à l’usine de traitement. Ils en veulent de la charge. »

La situation est tellement difficile au Québec que le nouveau fromage à la crème Boivin est fabriqué par une autre entreprise associée située en Ontario.