L’asclépiade produit une gousse dans laquelle on retrouve la fibre. 
L’asclépiade produit une gousse dans laquelle on retrouve la fibre. 

La deuxième vie de l’asclépiade

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Au cours des dernières années, les entreprises qui se sont lancées dans la confection de produits à base d’asclépiade ont fait faillite ou elles ont abandonné le projet. Mais la soie d’Amérique n’a pas dit son dernier mot, car des entrepreneurs reprennent le flambeau pour développer autrement l’avenir de ce textile du terroir. L’alternative végétale au duvet d’oie saura-t-elle faire sa place sur le marché, cette fois-ci ?

En novembre prochain, des mitaines à base d’asclépiade seront mise en marché par Lasclay, une jeune pousse de Québec qui souhaite surfer sur la tendance végane et locale pour mettre en marché une mitaine au look minimaliste, isolée avec une fibre québécoise, l’asclépiade, aussi connue sous le nom de soie d’Amérique.

« Au départ, on pensait produire une centaine de paires de mitaines pour tester le marché, mais les demandes ne cessent d’augmenter, si bien qu’on pense en produire 1500 », explique Gabriel Gouveia, l’entrepreneur derrière le projet, avec Philippe Langlois.

En validant l’intérêt des visiteurs sur leur site Web, les deux hommes dans la vingtaine ont recueilli plus de 3000 adresses courriel, des clients potentiels, au cours des derniers mois. Autre signe de l’intérêt des consommateurs, leur page Facebook, lancée au début septembre, compte déjà plus de 2700 abonnés.

Malgré l’intérêt instantané pour leur nouvelle production, Gabriel Gouveia et Philippe Langlois sont bien conscients des difficultés vécues par plusieurs entreprises qui ont tenté de développer l’asclépiade au cours des dernières années.

Par exemple, Protec-Style, principal acheteur d’asclépiade pendant quelques années, a fait faillite en 2017. Le même sort a frappé le repreneur de la faillite, Monark Éco Fibre, qui a fermé ses portes en 2018. Quartz, qui fabrique des manteaux haut de gamme au Québec, a développé une gamme de manteaux isolés à l’asclépiade, mis en marché de 2016 à 2019. Cette année, cette gamme n’est pas de retour, mais l’entreprise n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue pour savoir pourquoi elle a abandonné la fibre locale.

« La filière de l’asclépiade est partie en lion il y a quelques années », soutient Gabriel Gouveia, avant d’ajouter que les retombées n’ont pas été à la hauteur des attentes.

Tout était trop grand et trop vite, estime pour sa part Ghislain Bouchard, ancien consultant pour Protec-Style, qui a développé la transformation de l’asclépiade au début des années 2010. « On travaillait sur des pétroabsorbants, des membranes, des isolants, mais c’était une erreur de vouloir aller trop vite dans tous les domaines », dit-il.

Les deux jeunes entrepreneurs derrière Lasclay ont appris de cette leçon et ils comptent y aller un pas à la fois. « On a décidé de prendre le processus à l’envers et de trouver quel produit pourrait mettre en valeur l’asclépiade le plus facilement, parce qu’il reste encore beaucoup de recherche et développement à faire dans la transformation de la fibre pour l’utiliser dans des manteaux, par exemple », remarque Philippe Langlois.

C’est ainsi que, dans un premier temps, ils ont décidé d’utiliser la fibre libre pour isoler leurs mitaines, en l’insérant dans des sections cousues pour éviter que la fibre ne se déplace trop. « C’est une fibre aussi isolante, voire plus, que le duvet d’oie, et elle est plus performante en compression et quand elle est humide », note Gabriel Gouveia.

L’asclépiade est la seule plante-hôte du papillon monarque. Sa culture pourrait aider à la survie de l’espèce qui migre au Mexique chaque automne.

Même mouillée, la fibre d’asclépiade maintient son pouvoir isolant, mais le duvet d’oie le perd complètement. Cette année, toute la fibre utilisée provient d’un producteur du Lac-Saint-Jean.

L’autre attrait important, c’est l’aspect végétal, car contrairement au duvet d’oie, aucun animal ne doit être tué pour récolter la fibre, ajoute ce dernier. « En plantant des champs d’asclépiade, qui est la seule plante hôte du papillon monarque, ça lui crée de nouveaux habitats. Pendant l’été, il se nourrit de la feuille et à l’automne, on récolte la fibre. C’est rare que l’exploitation d’une matière première puisse aider l’écosystème », se réjouit Gabriel Gouveia.

L’an prochain, la jeune pousse souhaite lancer d’autres accessoires, comme des foulards, des tuques, des cache-cou et, éventuellement, des manteaux et des gants.

Transformer la fibre autrement

La fibre de l’asclépiade est bien différente de celle du coton, de la laine et des autres produits communs sur le marché. En rachetant la faillite de Monark Éco Fibre, Louis Bibeau, le propriétaire d’Eko-Terre, a décidé de repartir à zéro et de repenser les opérations, explique Ghislain Bouchard, directeur général de la division asclépiade. « La fibre est très sensible et il faut la traiter avec soin. Sinon, on brise la fibre et ça fait énormément de poussière. Ça faisait tellement de poussière que les clients ne voulaient plus travailler avec ce produit-là », soutient l’homme, qui travaille au développement de l’asclépiade depuis 2010.

Depuis un peu plus d’un an, ce dernier travaille à reconfigurer et à redessiner les équipements pour traiter l’asclépiade avec plus de douceur. Et pour vendre un produit facile à utiliser par ses clients, Eko-Terre mise sur le développement d’un « cavolier », un terme de membrane inventé par Eko-Terre qui signifie « carde, voile et liaison », qui est en fait un matelas de fibre qui se tient et qui peut être découpé facilement.

Pour y arriver, Ghislain Bouchard a choisi de travailler avec du PLA, un bioplastique produit avec du maïs, qui permet de remplacer le polyester, fait avec des produits pétroliers. « On fait fondre le PLA, ce qui donne de la cohésion à notre matériel », explique-t-il.

Le PLA est donc mélangé avec l’asclépiade et le kapok, une fibre naturelle similaire en provenance d’Asie. « Je vais continuer à utiliser du kapok jusqu’à ce que l’approvisionnement en asclépiade soit garanti à long terme », remarque Ghislain Bouchard.

Pour l’instant, on retrouve près de 15 % d’asclépiade dans le mélange, une proportion qui pourrait monter à 40 % à terme.

Cette technique permettra de valoriser 45 tonnes d’asclépiade achetées auprès de producteurs de la province.

Le nouvel isolant à base d’asclépiade intéresse déjà certaines entreprises, dont Logistik Unicorp, qui fabrique des uniformes, notamment pour l’armée et la Garde côtière. « On doit prendre le temps de convaincre les clients que notre produit peut remplacer efficacement le polyester », note Ghislain Bouchard.

Atypic Équipements, une entreprise de Québec, utilisera la fibre végétale produite par Eko-Terre qui contient 15% d’asclépiade.

De nouvelles entreprises, comme Atypic Équipement, souhaitent aussi tirer profit de cette fibre végétale pour se démarquer de la concurrence. « On veut offrir des manteaux techniques qui offrent la même performance que le duvet et le synthétique en offrant un isolant 100 % végétal », soutient Antoine Bolduc, qui aimerait lancer ses premiers manteaux de type doudoune cet hiver, avec 100 à 200 unités, question de tester le marché.

De plus, il compte offrir une couverture avec le même matériel, sous le nom de marque Ono, cet hiver, pour faire connaître le produit.

Après avoir voulu franchir les étapes trop rapidement, Ghislain Bouchard croit qu’il faut maintenant ralentir la cadence en misant sur la qualité, plutôt que la quantité, afin d’éviter de décourager tous les promoteurs, dont les agriculteurs, qui continuent à croire à la soie d’Amérique.

Une production émergente

Environ 115 producteurs sont regroupés au sein de la Coopérative Monark pour fournir les transformateurs d’asclépiade, en plus de quelques producteurs indépendants. Depuis 10 ans, ces derniers travaillent pour améliorer les techniques de récolte, laquelle se faisait à la main jusqu’à tout récemment. Désormais, on utilise un peigne posé sur un tracteur, ce qui permet de récolter 2000 kg par jour, assure Martin Dufour, président de la coopérative. De nouvelles techniques de culture et de séchage laissent présager des améliorations pour les producteurs, ajoute ce dernier. « On croit toujours à l’asclépiade, mais on doit éviter d’aller trop grand, trop vite, dit-il. En prenant une bouchée à la fois, on va éviter de s’étouffer. »