Yves Martin

Yves Martin: une longue sentence attendue

Le chauffard du rang Saint-Paul, Yves Martin, pourrait écoper une très longue sentence d'emprisonnement. Elle pourrait atteindre 15 ans de détention, à laquelle s'ajoutera une longue séquence d'interdiction de conduire un véhicule à moteur.
Jeudi, Me Michaël Bourget, de la Couronne, et Me Jean-Marc Fradette, de la défense, plaideront leur vision des choses au juge François Huot, de la Cour supérieure du Québec.
Déjà, Me Fradette a laissé voir qu'il s'attend à une peine variant de 10 à 12 ans. Son confrère du ministère public fera valoir son point de vue uniquement devant le magistrat.
Vendredi dernier, Yves Martin, 36 ans, a été reconnu coupable, dans des verdicts unanimes d'un jury de huit hommes et quatre femmes, de conduite dangereuse causant la mort (peine maximale de 14 ans), de conduite avec les facultés affaiblies causant la mort (passible de la prison à perpétuité) et de conduite avec un taux plus élevé de 80 milligrammes d'alcool par 100 millilitres de sang causant la mort (passible de la prison à perpétuité). Une de ces deux dernières accusations sera retirée étant donné qu'elles sont similaires.
Mathieu Perron, Vanessa Tremblay-Viger (enceinte) et leur fils Patrick ont perdu la vie à la suite de l'accident mortel survenu le soir du 1er août 2015 dans le rang Saint-Paul, à Laterrière.
Selon ce qui circule dans les officines du Palais de justice de Chicoutimi, la sentence pourrait être sévère et pourrait lancer un message clair aux conducteurs ivres.
Parmi les facteurs aggravants qui seront retenus, il y a l'alcoolémie de .179, soit deux fois plus que la limite autorisée de .08, et le fait d'avoir conduit de manière dangereuse, soit à plus de 125 kilomètres à l'heure dans un rang sinueux et vallonneux.
En plus, Martin possède deux antécédents judiciaires de conduite avec les facultés affaiblies (2003 et 2009).
Jusqu'à présent, Yves Martin a purgé 16 mois de détention. Me Fradette demandera que le temps préventif soit calculé au taux à 1,5 jour de prison pour chaque journée passée derrière les barreaux, ce qui équivaudrait à 24 mois d'emprisonnement.
Selon la jurisprudence, l'une des sentences les plus importantes au Canada, soit 10 ans d'emprisonnement, a été imposée à Marco Muzzo, en Ontario. L'individu de 29 ans, sans antécédent judiciaire, a heurté la camionnette d'un grand-père et de ses trois petits-enfants le 23 février dernier, faisant quatre morts. Il a plaidé coupable un mois plus tard. On lui interdit de conduire pour une période de 12 ans à sa sortie du pénitencier.
Au Québec, Tommy Lacasse a écopé d'une peine de six ans et demi pour avoir conduit avec les facultés affaiblies causant la mort de deux de ses amies en 2011.
Libération possible au tiers de la peine
Peu importe la sentence qu'il recevra, Yves Martin sera admissible à une libération conditionnelle après avoir purgé le tiers de sa peine. Par exemple, s'il écope de 15 ans, il pourrait reprendre sa liberté au bout de cinq ans.
Si cela existe, c'est que le système judiciaire canadien favorise la réinsertion et la réhabilitation des détenus. Le législateur croit qu'il est préférable de relâcher un individu afin de lui permettre de réintégrer la société, plutôt que de lui faire purger la totalité de sa peine et ensuite de l'envoyer dans la rue.
En revanche, même si Yves Martin devait profiter d'une libération conditionnelle après cinq ou six années de détention, il demeure tout de même sous le joug de la justice pour la balance de sa sentence. S'il commet la moindre erreur, il est possible qu'il soit ramené derrière les barreaux.
Quant à l'interdiction de conduite, elle pourrait atteindre plus de 10 ans, surtout qu'on avait interdit à Martin de conduire pendant cinq ans à la suite de sa deuxième condamnation, en 2009.
Le centre de détention de Roberval
Un détenu «comme les autres»
(Julien Renaud) - Un présumé chauffard, accusé d'avoir décimé une famille, ne subit pas de facto les foudres des autres prisonniers. En aucun cas, Yves Martin n'a été victime de préjudices de ses codétenus en raison des gestes pour lesquels il a maintenant été reconnu coupable. Il a plutôt été considéré «un détenu comme les autres».
Le Quotidien s'est entretenu avec un individu qui a récemment recouvré sa liberté et qui a côtoyé le chauffard au centre de détention provincial de Roberval. Un peu à reculons, l'ex-détenu a accepté de partager ses observations sur Yves Martin, tout en demandant la protection de son identité. Nous l'appellerons Jérôme (nom fictif) aux fins de ce reportage et nous ne dévoilerons aucun indice pouvant permettre de l'identifier.
«Il n'a pas parlé des événements du tout. Et ce n'est pas de nos affaires. Il a assez de vivre avec ça lui-même», a d'abord affirmé Jérôme.
Aux yeux de notre source, Yves Martin, détenu depuis l'accident du 1er août 2015, avait des remords. «Il n'était pas insensible à ça [ses accusations]. Ça paraissait qu'il avait des remords, sans aucun doute», a-t-elle indiqué.
Selon l'ancien prisonnier, une omertà règne dans le milieu carcéral. Les détenus ne posent pas de questions sur les accusations des autres, et chacun demeure assez discret quant à ses démêlés devant la justice. «Contrairement à ce que les gens pensent, il y a du respect entre détenus là-dessus», a ajouté Jérôme.
«Comme les autres»
Ces termes ont été répétés à quelques reprises par notre interlocuteur. Selon ses dires, Yves Martin n'a pas seulement agi de façon normative, il n'a pas été victime d'attaques, verbales ou physiques, comme la croyance populaire tend à le croire. «Il n'y a pas eu d'événements particuliers. On ne voit pas ça, des gens qui s'insultent», a-t-il précisé.
L'avocat d'Yves Martin, Me Jean-Marc Fradette, affirme que son client lui a rapporté un seul épisode, impliquant un agent correctionnel du centre de détention de Roberval. En février, Le Quotidien avait révélé qu'un employé de la prison aurait dit à Yves Martin: «Toé, on veut pas te voir la face icitte.»
L'ancien détenu a reconnu que la communauté carcérale connaissait bien l'histoire d'Yves Martin. «On a accès aux journaux et à la télévision, alors c'est sûr que tout le monde le connaissait, a-t-il fait valoir. Mais ce n'était pas une vedette pour autant, et les gens n'en parlaient pas plus qu'un autre.»
Bien qu'il était relativement discret en prison, Yves Martin a démontré des aptitudes sociales, selon son codétenu. «Ça se voit qu'il a travaillé avec le public. C'est quelqu'un qui a quand même de l'entregent. Il est discret, mais il n'était pas toujours dans son coin à faire le bacon non plus. Il parlait d'autres sujets, de son métier ou de sa vie. Comme tout le monde», a rapporté Jérôme.
Milieu adéquat, mais éloigné
La nouvelle prison de Roberval, inaugurée en juin 2015, propose un milieu de vie adéquat aux prisonniers, selon l'ex-détenu interrogé par Le Quotidien. Le seul aspect négatif: son éloignement du Palais de justice de Chicoutimi.
Bien qu'un centre de détention ne soit pas un lieu d'aisance, les prisonniers n'ont pas à se plaindre. Les commodités essentielles sont assurées, et les détenus sont «bien traités par les agents», a partagé notre interlocuteur.
«Mais c'est loin, a-t-il repris. C'est long quand il faut aller au palais de justice et pour nos visiteurs aussi.»
Jérôme n'a remarqué aucun geste de méchanceté lors de son séjour carcéral. Selon ses dires, les détenus ne manquent pas de quelconque élément lié à leur bien-être et à leur intégrité physique, les repas sont de bonne qualité, et les agents ne négligent pas les demandes des détenus.
«Le plus tannant, c'est vraiment le transport, aussi pour les avocats, confirme le criminaliste Charles Cantin. Avant, on pouvait aller rencontrer un client ou deux sur l'heure du dîner. Là, ça prend une demi-journée. Aussi, les détenus critiquent les activités sportives, car il y a un manque de personnel pour leur permettre de s'entraîner comme ils le voudraient.»
Violence en prison: «un mythe populaire»
La violence en prison existe, mais dans une ampleur moindre que tend à l'indiquer la croyance populaire. Il s'agit davantage d'un «mythe populaire» qui remonte à une autre époque, sans qu'elle soit révolue.
Selon Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec (SAPSCQ-CSN), la situation a «évolué à travers le temps» et a été atténuée par la mise sous protection de plusieurs détenus. De plus, les agents correctionnels «ne peuvent fermer les yeux sur de tels événements ni tolérer une menace».
«Ça existe quand même. À certaines personnes, quand elles ont certains types d'accusations ou que leur dossier a été très médiatisé, on leur propose de ne pas les mettre dans la population régulière. Souvent, ce sont les détenus qui le demandent, mais ça peut être une décision administrative, toujours pour assurer la sécurité dans nos établissements», a commenté M. Lavoie.
La mise sous protection est d'ailleurs une mesure fréquente. «Les secteurs de protection débordent dans les prisons de la province. Dans le cas d'Yves Martin, puisque son dossier a été très médiatisé, s'il se sent menacé, il pourrait s'y retrouver», a-t-il ajouté.
Le criminaliste Charles Cantin remarque aussi que des actes de violence verbale ou physique surviennent encore, mais dans des proportions moindres. «C'est moins vrai qu'avant, mais ça peut arriver encore. C'est surtout pour les gestes à caractère sexuel sur des enfants, et c'est pour ça que les délinquants sexuels sont placés dans certains pénitenciers», a commenté Me Cantin.
«Dans le cas d'Yves Martin, je ne pense pas qu'il soit une victime potentielle de violence, a-t-il repris. Il sera normalement dans la population générale.»