Le juge Pierre Lortie a accepté la suggestion commune des avocats d’envoyer l’octogénaire en détention.

Un dernier baiser avant la prison

« Vous allez tout de même me laisser coller et embrasser l’homme avec qui je suis mariée depuis 60 ans une dernière fois. On va être un bout avant de se revoir et de se coller. »

L’épouse d’Adrien Bouchard est passée outre les règles habituelles des tribunaux. Au moment où son mari prenait le chemin du bloc cellulaire pour être amené au Centre de détention de Roberval, elle s’est approchée de son conjoint pour le serrer dans ses bras et l’embrasser une dernière fois avant un certain temps.

« Je ne suis pas mort, je ne suis pas mort », a répliqué le détenu. « Non, mais tu n’es pas fort non plus », a ajouté la dame, en quittant la salle au bras d’un proche.

Car pour la première fois en près de 60 années de mariage, Adrien Bouchard et son épouse ne dormiront pas sous le même toit.

L’homme a été condamné à six mois de détention ferme, moins un jour, mardi matin, au Palais de justice de Chicoutimi. Il avait été reconnu coupable en juillet de conduite avec un taux d’alcoolémie supérieure à la limite permise. Il avait un taux de .12. 

M. Bouchard, qui se déplace à l’aide d’une canne, a été impliqué dans un accident de la route à Saint-Nazaire, qui avait causé des lésions aux deux occupantes de l’autre véhicule impliqué.

L’homme de 85 ans et sa conjointe étaient assis dans la salle d’audience lorsque le juge Pierre Lortie, de la Cour du Québec, a accepté la recommandation de Me Michaël Bourget, du bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), et de Me Julien Boulianne, en défense.

« Vous allez tout de même me laisser coller et embrasser l’homme avec qui je suis marié depuis 60 ans une dernière fois. On va être un bout avant de se revoir et de se coller. »

Cinq ans

Les événements reprochés à Adrien Bouchard remontent au 23 mai 2013 dans les limites de la localité de Saint-Nazaire, au Lac-Saint-Jean.

L’octogénaire s’était rendu chez des amis pour y consommer quelques boissons alcooliques. Il y avait passé une bonne partie de la journée.

Vers 17 h 45, il prend la décision de retourner chez lui à quelques pas de là. À l’intersection de la route 172 et du rang 3, M. Bouchard s’apprête à traverser lorsqu’il aperçoit le véhicule des victimes. Il estime avoir le temps pour traverser sans problème.

Le hic, c’est que la voiture des deux dames arrive à une vitesse estimée entre 132 et 136 kilomètres à l’heure (123 km/h au freinage). L’impact est inévitable.

Un expert en scène de collision de la Sûreté du Québec a démontré que si la conductrice avait circulé à une vitesse de 85 à 90 km/h, il n’y aurait probablement eu que de la tôle froissée.

Mais une des occupantes a subi une fracture ouverte à la jambe, a subi un traumatisme crânien, une perte de mémoire temporaire et des contusions. 

L’autre dame a subi quelques fractures mineures.

Les deux avocats au dossier ont reconnu que la responsabilité doit être partagée dans ce triste événement.

« C’est la raison pour laquelle nous vous suggérons une peine de six mois moins un jour de détention et une interdiction de conduire de trois années. La probation n’est pas nécessaire », a précisé Me Bourget, rappelant que l’homme avait un antécédent judiciaire de même nature remontant à 1986.

Leçon

Il faut croire que les événements de mai 2013 ont eu un impact sur l’octogénaire. 

Me Boulianne a précisé que son client avait cessé toute consommation d’alcool depuis cet accident.

« Et je dois vous dire que la peine que reçoit M. Bouchard n’est pas facile à annoncer. Sa conjointe est malade et c’est lui qui s’en occupe. Le couple sait que M. Bouchard s’en va en détention. »

« Mais c’est la première fois en 60 ans de mariage qu’ils seront séparés. Malgré tout, mon client est prêt à faire face à la musique », précise le criminaliste.

Le juge Lortie ne cache pas qu’il n’est pas évident d’en arriver à une peine dans un dossier d’alcool au volant, avec un accident et des lésions aux victimes.

« Nos premières pensées vont aux victimes. Il y a des facteurs aggravants et atténuants dans cette histoire. Je tiens compte de l’âge de l’accusé, de son état de santé et de sa collaboration dans le dossier. Mais je dois aussi tenir compte de la vitesse du véhicule des victimes », précise le magistrat.

« La peine aurait pu varier, selon les fourchettes, de 9 à 18 mois, mais auraient pu aussi être à six mois ou jusqu’à deux ans », d’indiquer le juge avant d’accepter la recommandation des avocats.

À la sortie du tribunal, les deux procureurs au dossier n’avaient pas de commentaires à faire, mais n’ont pas caché qu’il s’agissait d’une triste situation.